Sergeï Babayan, rigueurs et bonheurs de l’exil

Sergeï Babayan est assuré de marquer l’année 2018 avec son disque Prokofiev. Il est désormais officiellement un pianiste DG, une forme de consécration, à 57 ans.
Photo: Marco Borggreve Sergeï Babayan est assuré de marquer l’année 2018 avec son disque Prokofiev. Il est désormais officiellement un pianiste DG, une forme de consécration, à 57 ans.

« Un génie ! » avions-nous écrit lors de son dernier passage. Sergeï Babayan était alors entré dans le cercle très fermé des pianistes à la touche magique, les András Schiff, Arcadi Volodos, Grigory Sokolov ou Radu Lupu de ce monde. C’est mercredi que nous attendons confirmation de ce statut très particulier à la salle Bourgie dans le cadre du Festival Bach.

Sergeï Babayan, quoiqu’il arrive mercredi à Montréal, est assuré de marquer l’année 2018 avec son disque Prokofiev, enregistré en tandem avec Martha Argerich pour Deutsche Grammophon. Babayan est désormais officiellement un pianiste DG, une forme de consécration, à 57 ans. Il lui a fallu attendre longtemps, très longtemps, cette reconnaissance, arrivée après quelques rencontres déterminantes.

Le goût de la liberté

Sergeï Babayan, cela fait deux décennies que le monde musical aurait dû prêter davantage attention à ce nom. Ricard de la Rosa, technicien de pianos new-yorkais, nous l’avait fait connaître dans deux parutions de son étiquette Pro Piano, notamment un programme de Sonates de Scarlatti, dans les années 1990, peu après une arrivée en Occident que Sergeï Babayan a accepté de raconter au Devoir.

« Arrivé à l’âge de participer à des compétitions de piano, j’ai bénéficié de l’un des assouplissements induits par Mikhaïl Gorbatchev en URSS : la possibilité de concourir à l’étranger sans représenter officiellement le pays. » En effet, précédemment, un département du ministère de la Culture du gouvernement soviétique contrôlait quel jeune artiste participerait à telle ou telle compétition. « D’ailleurs, le gouvernement choisissait d’abord les compétitions et dans ces compétitions-là, vous aviez des membres soviétiques dans le jury. Je ne me souviens pas de compétitions où de jeunes artistes russes étaient envoyés sans que l’URSS ait des représentants au jury », précise Sergeï Babayan.

« En mars 1989, j’ai découvert une règle disant que vous pouviez demander un visa touristique pour la France, la Grande-Bretagne ou les États-Unis afin de participer à une compétition à condition d’avoir sur place un contact disposé à envoyer une invitation officielle. » C’est un ami du pianiste habitant le Massachusetts qui lui a permis de participer au concours Robert Casadesus de Cleveland. « Cela m’arrangeait bien, car ma professeure étant cataloguée comme opposante au régime, ses élèves étaient écartés de toute compétition internationale. »

« Le programme français du concours m’inspirait beaucoup. Il y avait aussi Scarlatti et Bach et un concerto de Beethoven en finale. La direction du concours a eu ma bande. J’ai été invité, j’ai obtenu le visa touristique et j’ai acheté un billet d’avion. Il semble que j’ai été le premier à utiliser ce nouveau système. » Babayan a atterri à Cleveland. Cela aurait pu être Paris, Lyon ou Montréal.

Restait à éviter un écueil : la composition du jury ! « Par chance, il n’y avait pas de membres russes dans le jury. Les membres du bloc soviétique créaient partout des situations embarrassantes. Ils pouvaient voir blanc et dire noir sans même sourciller. C’est la vérité : il y a de la malhonnêteté partout, mais ce qui se passait dans les concours en Union soviétique dépassait l’entendement. »

Arrivé à Cleveland, Babayan a été subjugué par « le style de vie, le respect de la vie privée, l’ouverture des gens ». Sa vie a basculé là-bas. « Je ne savais pas que j’allais gagner. Tout ce que je faisais, c’était prier pour avoir le 6e prix afin d’avoir assez d’argent pour payer mon billet de retour. Idéalement, je voulais aussi pouvoir rembourser mon père. »

Sergeï Babayan a gagné, sa vie a changé, il a remboursé son père, gagné d’autres compétitions, comme Hamamatsu au Japon ou Glasgow en Écosse, obtenu un visa de travail puis une carte verte et glané un poste d’enseignement à Cleveland.

Des succès au doute

Les premiers prix, les succès d’estime du CD Scarlatti ne lanceront cependant pas la grande carrière. Sergeï Babayan ne cache pas qu’il a vécu des périodes difficiles. « Il y a des moments où j’aurais pu être déprimé. Je ne jouais pas et j’avais tellement en moi. La vapeur n’avait pas d’échappatoire. » Alors Babayan apprend. Frénétiquement. « J’avais des périodes de trois mois sans concerts. Donc, j’ai appris de très gros programmes que j’ai présentés à la faculté, par exemple dix sonates de Beethoven en deux soirées. »

Sergeï Babayan a tenu ainsi, aussi parce que son activité d’enseignement au Cleveland Institute of Music lui a toujours permis d’avoir un nombre réduit d’élèves et de continuer à emmagasiner du répertoire. « J’ai pu étudier un répertoire énorme de concertos [2e de Prokofiev et 2e de Brahms la même année]. »

Si vous me demandez le 3e Concerto de Prokofiev, je peux vous le préparer en deux heures, même si je ne l’ai pas joué depuis cinq ans

Ce capital est précieux aujourd’hui : « Si vous me demandez le 3e Concerto de Prokofiev, je peux vous le préparer en deux heures, même si je ne l’ai pas joué depuis cinq ans. » Voilà le genre de flexibilité qui intéresse Valery Gergiev, l’un des acteurs du milieu qui lui a mis le pied à l’étrier : « Je l’ai rencontré après un concert de mes étudiants. Il m’a demandé si je jouais des concertos rares et contemporains. Nous avons interprété Lutoslawski ensemble et, à partir de là, bien d’autres choses, notamment les Concertos nos 2 et 5 de Prokofiev. »

Depuis quelques années, la vie de Sergeï Babayan change au fil de ces rencontres, par exemple celle avec Martha Argerich. « Lors d’un concours en Arizona, où nous siégions au jury, elle a dit : “Je veux bien jouer mais seulement avec Sergeï.” Elle m’a ensuite invité à Lugano… » L’étape d’après, ce furent les transcriptions de Prokofiev, le disque et le contrat DG.

Sergeï Babayan, qui tresse de nombreux lauriers à son agent Marcus Felsner (« Un bon management change tout et Marcus Felsner et son intelligence ont tout changé. Le talent d’un agent doit se conjuguer au talent d’un artiste »), a vu, ironiquement, sa notoriété décoller en flèche grâce à son élève le plus talentueux, Daniil Trifonov, « arrivé de nulle part, recommandé par un professeur comme un élève doué, il est devenu une superstar ».

Maintenant qu’il est reconnu, Babayan, qui, parmi les gloires pianistiques du passé, admire Sergueï Rachmaninov, Ignaz Friedman, Vladimir Horowitz, Arturo Benedetti Michelangeli, Walter Gieseking et Alfred Cortot, ne changera rien. Il reste indéfectiblement attaché à Bach, à Chopin et à Rachmaninov et ne saurait se passer de Beethoven, Mozart, Schubert, Schumann, Ravel ou Prokofiev.

Bref, composer un récital qui soit le reflet de toutes les facettes de sa personnalité est mission impossible.

Concerts de la semaine

Ladies’ Morning. Programme on ne peut plus solide et éminent pour le trio piano et cordes composé du violoniste Philip Setzer, du quatuor Emerson et du duo David Finckel-Wu Han, directeurs artistiques de la Chamber Music Society du Lincoln Center de New York. Ils joueront les deux monuments du répertoire : le Trio en si bémol majeur, opus 97 « Archiduc » de Beethoven et le Trio en mi bémol majeur, opus 100 de Schubert. Dimanche 2 décembre à 15 h 30 à la salle Pollack.

Alexander Shelley. Superbe visite à l’Orchestre Métropolitain, avec la venue d’Alexander Shelley, le chef visionnaire de l’Orchestre du Centre national des arts (CNA), que l’on espérait plutôt secrètement dans les prospects testés prochainement par l’OSM. Programme autour de Shakespeare, avec des œuvres de Mendelssohn, Tchaïkovski, Hillborg et Strauss, une occasion de découvrir le clarinettiste David Dias da Silva, qui a gagné de nombreux prix. Jeudi 6 décembre, à 19 h 30 à la Maison symphonique. Et le 4 à Saint-Laurent, le 5 à Rivière-des-Prairies, le 7 à Pierrefonds-Roxboro et le 8 à Saint-Léonard (même heure).

Sergeï Babayan

Œuvres de Rameau, Chopin et Bach. À la salle Bourgie, mercredi, 19 h 30.