Le survol non sollicité de Jim Corcoran

Voilà une espèce de disque rétrospective pour Corcoran. Lorsqu’il a écouté le tout, deux jours avant que le disque soit envoyé en production, le musicien s’est instantanément replongé dans ses souvenirs.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Voilà une espèce de disque rétrospective pour Corcoran. Lorsqu’il a écouté le tout, deux jours avant que le disque soit envoyé en production, le musicien s’est instantanément replongé dans ses souvenirs.

Les hommages et les moments de bilan se multiplient, ces temps-ci, pour le vétéran musicien Jim Corcoran. Alors qu’il vient de quitter le micro de l’émission de radio À propos, qu’il animait depuis 30 ans, l’auteur de Ton amour est trop lourd et D’la bière au ciel a récemment reçu un prix hommage de la SOCAN en plus d’être honoré mercredi de l’Ordre des francophones d’Amérique. Cerise sur le sundae, voilà qu’un disque aux allures de compilation voit le jour. Presque contre son gré.

C’est que Complètement Corcoran, paru vendredi, vient non pas du désir du sympathique musicien aux lunettes rondes, mais plutôt de Michel Bélanger, patron de l’étiquette de disques Audiogram. Pas très chaud à l’idée d’un best of, M. Corcoran ?

« L’idée de faire un disque qui est juste le calcul des chansons les plus connues et de demander aux gens d’acheter ce qu’ils ont déjà, moi, ça ne m’intéresse pas », admet candidement Jim Corcoran. Michel Bélanger, aidé par l’ancien directeur musical de CKOI Guy Brouillard, a donc adopté une autre voie. Il a tout écouté le répertoire du chanteur depuis 1980 et en a fait ce que Corcoran appelle « un documentaire personnel ».

« C’est pas business as usual, c’est un regard poétique sur ma poésie par Michel Bélanger. Et je suis reconnaissant, c’est un maudit beau cadeau qu’il me fait. Le compromis qu’on m’a proposé me plaît et me bouleverse. »

Toutes époques

Les 19 titres de Complètement Corcoran offrent un regard sur toutes les époques du chanteur, et on y trouve bien sûr les plus connues, comme J’vais changer le monde, D’la bière au ciel, Ton amour est trop lourd, Je me tutoie et C’est pour ça que je t’aime. Michel Bélanger a aussi sélectionné quelques titres moins évidents pour un public lambda, comme De quoi j’me mêle, Fallait s’y attendre ou Ça tire à sa fin, enregistrée à Memphis en 1983 avec des choristes à la Joe Cocker.

« Il y a d’ailleurs certaines chansons où j’ai dit : “Wô, qu’est-ce que ça fait là ?” J’étais étonné de voir une chanson comme J’ai tout mangé, qui est complètement surréelle. C’est le texte le plus sauté que j’ai fait, et je l’ai presque jamais chanté en public. Mais c’est quand je l’ai écouté que j’ai compris pourquoi il l’a mis là. Je l’ai senti. »

En résumé, dit Corcoran, « dans la tête à Michel, c’est ma carrière qui est le succès, ponctuée de chansons plus ou moins connues. Mais il a toujours été fier de ma démarche ». Une démarche tout de même en marge de ce que le milieu musical attendait d’un chanteur folk, précise le guitariste.

Voilà une espèce de disque rétrospective pour Corcoran. Lorsqu’il a écouté le tout, deux jours avant que le disque soit envoyé en production, le musicien s’est instantanément replongé dans ses souvenirs. « C’est presque 40 ans de ma vie, alors de chanson en chanson, je me suis souvenu des séances studio, des frissons que j’avais, des rencontres avec les musiciens, les choristes, les techniciens. »

Jeu de guitare et jeux de mots

Complètement Corcoran met un certain accent sur la guitare acoustique, estime le principal intéressé. Il a pu comprendre à l’écoute de l’album comment son jeu de guitare a évolué et « de quelle façon c’est le point de départ de toutes les chansons. Je suis comme un métronome. Je ne fais pas de solos, je suis comme la section rythmique et j’ai besoin de solistes, comme Pierre Côté ».

Cette collection de chansons, rematricées pour l’occasion, révèle aussi une plume où les relations à l’autre, à la femme, sont reines, mais aux tons variés.

« Pendant une bonne période de ma carrière, il y avait une pudeur dans mes écrits, dit Corcoran. “Tes manières m’intriguent”, ou “ça vaut pas la peine d’ouvrir toujours son journal à la même page”, c’est gentil. Quand on arrive à “que j’te badigeonne de moi”, la pudeur a pris le bord ! Je me suis dit, Jim, dis-le, et n’ait pas peur d’une sensualité. Je ne la refoule pas en privé, pourquoi le faire en public, dans mes textes ? »

S’il peut toucher aisément un public adulte avec Complètement Corcoran, est-ce que ce survol musical pourrait intéresser les plus jeunes amateurs de folk ? « Je ne veux pas téter une génération, tranche Corcoran. Mais j’ai l’impression qu’il n’y a pas un jeune après l’écoute de ça qui ne dirait pas : “Le gars est sauté, j’aime pas tout, mais il a eu du fun dans sa vie, ce gars-là.” Ça me suffirait. Parce que c’est vrai ! »

« J’ai pas dit mon dernier mot »

C’est bien beau, les hommages et les bilans, mais Jim Corcoran a encore des chansons en lui, assure-t-il. C’est entre autres pour avoir davantage de temps pour la création qu’il a quitté son émission de radio en septembre.

« J’ai fait le survol, j’ai ramené tellement de souvenirs extraordinaires que ça me donne le goût de continuer, explique-t-il. J’ai fait des maudites bonnes choses, mais j’ai pas dit mon dernier mot. […] Le créateur en moi s’ennuie de lui-même. Je réalise que je me suis négligé. »

Reste le plus dur : plonger dans le travail ! Il n’y a à ce jour que quelques fragments de chansons en banque, car le musicien a besoin de longues périodes continues pour avancer des morceaux. Jim Corcoran avoue avoir tendance à jongler avec des images obscures, à exagérer les métaphores. « C’est une fuite, reconnaît-il. J’ai regardé quelques textes que j’ai entamés, et je me suis dit : “Jim, ça frôle la malhonnêteté, tu fais juste jouer avec les mots au lieu de dire des choses, fais attention.” »

La base musicale restera ancrée dans la guitare acoustique, dit le natif de Sherbrooke. « Aussi, je veux bercer, bouleverser et détendre. Il y a tout ça. »

Complètement Corcoran

Jim Corcoran, Audiogram