Les sensibilités nordiques de Jean-François Bélanger

Le nyckelharpa, un instrument ancien, est pratiquement tombé en désuétude avant qu’une poignée d’enthousiastes ne le réchappe des oubliettes du temps dans les années 1960.
Photo: Yanick Lespe?rance Le nyckelharpa, un instrument ancien, est pratiquement tombé en désuétude avant qu’une poignée d’enthousiastes ne le réchappe des oubliettes du temps dans les années 1960.

« Je me définis pas mal plus comme compositeur que comme interprète », nuance Jean-François Bélanger, même si son instrument de prédilection en fait un interprète hors du commun : le nyckelharpa, instrument à cordes et à « pitons » emblématique des musiques folkloriques suédoises.

« C’est l’instrument qui me rend le plus service comme compositeur. Il traduit la mélancolie de manière complètement unique. Il a quelque chose d’aérien dans le son qui porte au recueillement. Tout de suite, une ambiance se crée avec cet instrument » que le public sera invité à découvrir le 6 décembre à la splendide salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal.

Formé au violon classique, Jean-François Bélanger dit avoir « trouvé sa voie » dans les folklores du monde. Celte d’abord, québécois ensuite, naturellement. « Or, il y a quelque chose de particulier aux musiques traditionnelles scandinaves — et suédoises surtout — qu’on retrouve peu dans d’autres répertoires folkloriques : la palette d’émotion est large. » Si large, en fait, que Bélanger a dû enregistrer deux albums de compositions originales inspirées du folklore scandinave pour en cerner toutes les nuances.

Le premier volet baigne dans des atmosphères « contemplatives, intérieures, propices à la réflexion », l’expression d’une facette de la musique traditionnelle suédoise « dont on a l’impression parfois qu’une partie de ses influences s’arrête à l’époque de la musique baroque ». Le plus récent volet s’avère nettement plus charnel, « plus “viking” », illustre Bélanger en évoquant les rythmiques marquées qui, elles, rejoignent le traditionnel set carré québécois.

C’est ce dernier volet qui sera au cœur du concert offert en formule quatuor incluant un percussionniste « pour donner un peu plus d’entrailles à la montagne ».

Sa petite église

Le concert du 6 décembre marque aussi pour le musicien la fin d’un cycle de création entamé en 2014 avec la parution, à compte d’auteur, de Les vents orfèvres, suivi l’an dernier de Les entrailles de la montagne, dernier volet du diptyque scandinave qui a requis trois ans de travail en studio avec d’autres pointures de la musique folklorique québécoise.

Retenu parmi les finalistes dans la catégorie de l’album de musique traditionnelle de l’année au dernier gala de l’ADISQ et lors du gala Prix OPUS 2017-2018, Les entrailles de la montagne a d’excellentes chances de remporter un prix aux Canadian Folk Music Awards ce week-end à Calgary, alors que Bélanger se retrouve finaliste dans les catégories Album de l’année – instrumentiste solo, Artiste de l’année – musique du monde solo et Prix innovation musicale.

Photo: Laurence Campbell Formé au violon classique, Jean-François Bélanger dit avoir «trouvé sa voie» dans les folklores du monde.

Car même s’il défend une tradition musicale de plus de 600 ans, Bélanger innove certainement à travers ses compositions finement orchestrées et lustrées par la sonorité singulière de cet instrument suédois. « C’est un instrument qui a une résonance particulière, explique le compositeur. J’ai un peu l’impression de traîner une petite église personnelle lorsque j’en joue, à cause d’abord de sa caisse de résonance, mais aussi à cause de ses cordes sympathiques. »

Le nyckelharpa a l’apparence d’un gros violon, avec une série de clés le long de son large manche ; selon les modèles, trois ou quatre cordes mélodiques sont frottées à l’aide d’un petit archet, et les notes sont jouées en appuyant sur les clés, comme pour une vielle à roue. Une douzaine de cordes dites sympathiques — qui vibrent toutes seules au diapason des cordes frottées, comme sur le sitar indien — sont tendues sous les cordes mélodiques. « Le son est plus grave que celui d’un violon, et les cordes sympathiques génèrent une réverbération plus importante, ça fait son effet. Mais y’a aussi le petit bruit du claquement des clés — moi, j’aimais ça ! »

Réchappé des oubliettes

« Si le violon est le premier instrument que j’ai maîtrisé, la musique classique n’était pas mon truc, et c’est ainsi que j’ai commencé à m’intéresser aux autres traditions, plus spécifiquement les musiques scandinaves. Puis j’ai découvert des enregistrements réalisés avec le nyckelharpa, et là je me suis dit : il m’en faut un. »

Ce qui ne se fait pas sans difficulté : le nyckelharpa, un instrument ancien, est pratiquement tombé en désuétude avant qu’une poignée d’enthousiastes ne le réchappe des oubliettes du temps dans les années 1960, alors qu’un répertoire de chansons composées pour lui était colligé.

Il y a quelque chose de particulier aux musiques traditionnelles scandinaves, suédoises surtout, qu’on retrouve peu dans d’autres répertoires folkloriques : la palette d’émotion est large

« L’instrument était pratiquement disparu au siècle dernier, raconte Bélanger. Il n’en restait que quelques-uns encore fonctionnels, appartenant à des gens qui n’osaient même pas le montrer en public parce qu’ils faisaient rire d’eux. » Peu à peu, de rares luthiers ont entrepris d’en fabriquer, modernisant du même souffle son mécanisme. Le folkloriste québécois s’est tourné vers l’American Nyckelharpa Association pour trouver un luthier suédois acceptant de lui en fabriquer un. « J’ai attendu deux ans avant de le recevoir. » Depuis, il a acquis deux autres versions de l’instrument, le kontrabasharpa et le tenorharpa, qui seront aussi mis en évidence lors du concert.

Le cycle bouclé, Jean-François Bélanger entrevoit déjà la suite de ses explorations nordiques. « Mon prochain projet sera en continuité avec mon diptyque, annonce-t-il. Probablement en suivant une approche plus minimaliste — une formule simple ; piano, contrebasse, nyckelharpa. Plus près du jazz aussi, inspirée du travail d’un jazzman suédois décédé trop tôt, Jan Johansson, qui a composé des arrangements jazz pour des chansons traditionnelles suédoises » sur son album Jazz på svenska, paru en 1964, « un de mes albums préférés à vie, tous styles confondus ».

Les entrailles de la montagne

Jean-François Bélanger. À la salle Bourgie, le 6 décembre à 19 h 30.