«Johnny» est bien conciliant

Ce qu’on a vu lors du concert des Violons du Roy et de Jonathan Cohen (photo) en fin de semaine n’en reste pas moins étonnant: la prise de contrôle totale d’un soliste, le mandoliniste Avi Avital, sur le déroulement d’un concert.
Photo: Marco Borggreve Ce qu’on a vu lors du concert des Violons du Roy et de Jonathan Cohen (photo) en fin de semaine n’en reste pas moins étonnant: la prise de contrôle totale d’un soliste, le mandoliniste Avi Avital, sur le déroulement d’un concert.

Les chefs d’orchestre ne sont plus ce qu’ils étaient. Je m’amusais la semaine passée à lire et à écouter des bilans des seize années (2002-2018) passées par Simon Rattle à la tête du Philharmonique de Berlin. Apparaissait, çà et là, ce grief : « Certains lui reprochaient d’être trop gentil, trop proche des musiciens. »

Assurément, nous sommes passés de l’ère des dompteurs à celle des « intégrateurs positifs ». La formule « mes amis musiciens et moi-même » prononcée à plusieurs reprises par Kent Nagano, qu’elle soit sincère ou non, est symptomatique. Ce qu’on a vu lors du concert des Violons du Roy et de Jonathan Cohen en fin de semaine n’en reste pas moins étonnant : la prise de contrôle totale d’un soliste, le mandoliniste Avi Avital, sur le déroulement d’un concert.

La chose se produit naturellement et régulièrement chez Arion avec Montanari, Onofri ou Coppola, qui agissent comme solistes et chefs invités. Arion ne demande que cela, les engage et les paie pour cela. Mais dans le cas présent, aux yeux de tous, l’invité Avital plantait là le directeur musical, donnait ses indications aux instrumentistes pendant que Cohen, assis au clavecin, souriait. Renseignement pris, la chose était consensuelle, mais au pays (les Violons du Roy) bâti par Bernard« Controlman » Labadie, cela fait très étrange de voir cette soumission de l’institution à la dernière flammèche en vue du star-système du moment. La question posée est alors : jusqu’où faut-il lâcher du lest ?

Un programme modifié

Car soumission il y a eu. Avi Avital, initialement « simple soliste » d’un programme conçu pour conduire l’auditeur ultimement à un sommet absolu de l’oeuvre de Haendel, le Concerto grosso en si mineur, op. 6  n° 12, a tellement phagocyté la soirée que l’ordre des oeuvres a été changé. Haendel est devenu, au milieu de la 2e partie, le prélude au Concerto RV 93 de Vivaldi afin que le soliste puisse finir la séance en rockstar, un statut que quelques cris échappés du parterre lui avaient accordé dès sa première apparition. « Johnny » Cohen (comme Geneviève Borne nous a présenté le nouveau directeur musical en septembre sur la scène de la Maison symphonique) est vraiment très conciliant !

Fort heureusement, dans le cas d’Avi Avital, la qualité musicale est à la hauteur de la surenchère d’attitudes : la musicalité est fine, les nuances très belles, la démarche tonique sans outrance. On pense beaucoup à Stefano Montanari, version mandoline, avec cette dégaine très « hors classique ». Dans l’orchestre, tous ont suivi avec entrain — Cohen, on l’a vu, jusqu’à l’effacement.

Du programme on retient par ailleurs essentiellement l’incroyable originalité du Concerto pour cordes « La Pazzia » de Francesco Durante, avec un rôle étonnant accordé aux altos ; les solos impeccables de Pascale Giguère dans Avison et la somptueuse concentration de l’Opus 6  n° 12 de Haendel, avec un second Largo mémorablement poignant.

La mandoline virtuose

Vivaldi : Concertos pour mandoline RV 425 et RV 93 (transcription d’un concerto pour luth). Paisiello : Concerto pour mandoline R. 814. Haendel : Concerti grossi op. 6 nos 4 et 12. Durante : Concerto pour cordes et basse continue n° 8, « La Pazzia ». Avison : Concerto grosso n° 7. Avi Avital (mandoline), Les Violons du Roy, Jonathan Cohen. Salle Bourgie, vendredi 23 novembre 2018. Diffusion sur Espace Musique, le 27 décembre à 20 h.