Le sacrifice des agneaux

Un Évangéliste chef d’orchestre et de choeur… On sent bien que Julian Prégardien doit se faire économe de ses gestes afin de garder son souffle. De cette quiétude résulte une sorte de douce narration pastorale très plaisante mais émoussée.
Photo: Marco Borggreve Un Évangéliste chef d’orchestre et de choeur… On sent bien que Julian Prégardien doit se faire économe de ses gestes afin de garder son souffle. De cette quiétude résulte une sorte de douce narration pastorale très plaisante mais émoussée.

Le Festival Bach 2018 a débuté sur une (que dis-je, « une » !) bien désolante fausse note avec la Passion selon saint Jean dirigée et chantée par Julian Prégardien à la tête du Choeur et de l’Orchestre du Festival, un ensemble avec lequel le Festival Bach dit avoir de grandes ambitions dans le futur.

Si tel devait être le cas, il va falloir assurément réfléchir au contexte du déploiement de ces expérimentations mêlant grand professionnalisme instrumental et vocalité estudiantine. Le cadre adéquat n’est pas le concert d’ouverture d’un festival international prestigieux. Présenter cet atelier de type « à choeur joie » un après-midi de fin de semaine à prix réduit serait une initiative sans doute sympathique. En faire une grande soirée de première en exposant en solistes des voix à peine post-pubères piochées parmi les choristes est au mieux une initiative périlleuse, au pire un acte hasardeux et irresponsable, car mettre littéralement en pâture, devant public et critiques, tels des agneaux sacrifiés, de jeunes chanteurs absolument pas à la hauteur de l’enjeu est une expérience potentiellement traumatisante qui peut les bloquer dans leur développement artistique. C’est d’ailleurs pour les préserver qu’à dessein je ne les nommerai pas, sauf pour saluer l’excellent Pilate de Leo McKenna et le « Es ist Vollbracht » très prometteur de la cuivrée mezzo Veronica Pollicino. Pour le reste, on était vaguement au niveau ou en dessous d’un spectacle estudiantin de l’Université de Montréal ou de McGill.

Évangéliste à tout faire

Alors donc Julian Prégardien, le plus grand Évangéliste de la planète, dirige la Passion selon saint Jean. Ah, quelle prouesse ! Et ça sert à quoi ? Oui, il a donc prouvé jeudi soir à Montréal qu’il est inégalé en ce moment dans l’emploi du narrateur des Passions de Bach. Mais n’est-il pas un peu indécent de voir et vivre ça dans un tel contexte ; de sentir un tel gouffre ?

Un Évangéliste chef d’orchestre et de choeur… On sent bien que Prégardien doit se faire économe de ses gestes afin de garder son souffle. De cette quiétude résulte une sorte de douce narration pastorale très plaisante mais émoussée. Comment croire que Prégardien a été, au disque, l’Évangéliste de la théâtrale Passion selon saint Jean de l’immense Benoît Haller ? Qu’a-t-il donc retenu de cette expérience-là ? Tout est tellement dilué.

Alors la foule ne vocifère pas dans toute la scène avec Pilate (« Pas lui, Barrabas », « Salut, Roi des Juifs ! », « Crucifie-le ! » : des imprécations récitées comme une liste d’épicerie) : sa mollesse contraste beaucoup trop avec l’expressivité de la narration du chef-Évangéliste.

Que reste-t-il ? Une intelligence de la pulsation ; quelques mots qui ressortent bien ; un diptyque choral final (« Ruhe Wohl » et « Lass dein lieb Engelein ») très expressif ; un superbe concertino choral dans « Wer hat dich so geschlagen » ; des hautbois magnifiques et un orchestre remarquablement constitué de grands professionnels judicieusement choisis épaulés par un choeur jeune, trop réduit mais assez efficace, même si on a eu la démonstration que de bons choristes ne font pas forcément des solistes.

Soirée à oublier. Parfois même gênante.

Passion selon saint Jean

Solistes, Choeur et Orchestre du Festival Bach Montréal, Julian Prégardien (Évangéliste et direction). Église St. Andrew et St. Paul, jeudi 22 novembre 2018. Reprise vendredi soir à l’Abbaye St-Benoît-du-Lac.

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