Redevenir Renée Martel

Renée Martel a publié, début novembre, un nouvel album intitulé «Arrière-saison».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Renée Martel a publié, début novembre, un nouvel album intitulé «Arrière-saison».

Oui, on est dans un café du Vieux-Longueuil pour parler d’Arrière-saison. C’est le titre du nouvel album, non sans raison. « Au sens littéraire, c’est l’âge qui s’installe et pour de bon », écrit Renée Martel dans son « petit texte » de présentation qui fait quand même deux bonnes pages dans le livret. L’âge de Renée ? Notre première rencontre a 25 ans. J’en avais sept quand j’écoutais Je vais à Londres en la regardant à la une du Photo Vedettes et lui jurant un amour rimant avec toujours. Faites le calcul. L’infini multiplié par l’éternité, ça donne combien au juste ?

Ça donne qu’elle est là, me dit qu’elle va « pas mal bien ». Que son quatrième petit-fils, Éli, vient d’arriver. Qu’elle a « retrouvé » la voix. Elle l’avait perdue ? En décembre 2016 à Saint-Hyacinthe, au spectacle de l’album Nous, en duo avec Patrick Norman, sa façon de pousser le rauque de la note dans son « cri pareil au cri d’un remorqueur » m’avait mené à Liverpool comme d’habitude. Alors quoi ? « J’ai été opérée quatre fois à l’oesophage. Un virus attrapé au Mexique, qui a viré en infection. J’ai été en convalescence huit mois, l’an passé. Je me suis remise, mais mon timbre de voix, je l’avais perdu. » Je dois faire une drôle de face, elle rit. « Oui, le timbre que tu aimes tant ! » Incroyable, me dis-je. Encore ! Tant de graves ennuis de santé dans une seule vie : l’affaissement des poumons, le cancer, le terrible accident de ski, et j’en passe. Un dossier ça d’épais. « J’étais super inquiète, écoute, qu’est-ce que je peux faire avec une voix au neutre et que les gens ne reconnaissent plus ? »

À la recherche du timbre perdu

On a appelé Edith Myers, coach vocal, à la rescousse. « Elle et moi, on a travaillé pendant quatre mois, deux, trois fois par semaine. Des exercices, des vocalises. Et je suis redevenue moi, peu à peu. Edith a été avec moi en studio tout le temps. » Le studio Piccolo à Longue-Pointe, faut-il préciser. Les musiques, quant à elles, ont été enregistrées au Lamplight Farm Studio de Nashville, sous la direction de Carl Marsh, vétéran de là-bas et grand ami de Jim Corcoran. « On a fait ça par Internet ! » s’étonne-t-elle encore. « Oui, oui ! Je mettais les écouteurs, et c’était comme si j’avais été en studio à Nashville. Je ne le connaissais pas, Carl, avant. Et là, à distance, on était complices, on se comprenait. J’avais tellement peur de ne pas être capable, et finalement, avec mon ange Edith et mon Carl, ç’a été beau. »

La fort belle chanson d’ouverture s’intitule Je reviens de loin. Doux refrain, voix jolie mais plus que délicate, en retenue. La chanson-titre suit : un peu plus d’affirmation dans le ton. Arrivé à la magnifique Jusqu’à la fin du show, signée Nelson Minville, ça y est, revoilà notre Renée. Celle qui chantait déjà une autre chanson baptisée Je reviens, en ouverture d’Authentique, l’album de 1993, dont elle était la parolière attitrée : « Savez-vous d’où je viens/Je reviens de très loin ». Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’elle revient de loin, Renée Martel.

Sa voix, sa signature

Cette fois-ci, Renée laisse parler pour elle des auteurs d’ici (Minville, Steve Marin, Martine Pratte) et de France (la romancière Nina Bouraoui, la chanteuse Élisabeth Anaïs, l’inusable Didier Barbelivien). Les fournisseurs d’airs et de rimes ne manquent pas, ces dernières années : elle a le choix, et un directeur artistique (le très dévoué Lionel Lavault) pour l’aider dans le tri. Je n’en regrette pas moins le temps où elle avait son estampille, en plus du timbre. « Je me suis occupée de ma voix, de ma santé, je n’avais pas la concentration pour autre chose. La page est restée blanche. Les textes choisis disent pas mal ce que j’aurais dit, je trouve. J’ai écrit ce que j’avais à écrire dans mon introduction. Et je vais parler aux gens quand je vais présenter ces chansons-là en spectacle. » Elle ajoute, fière : « Ça aussi, c’est moi. »

« Je repars sur la route à partir du printemps 2019, je vais aller tout partout au Québec, ça risque d’être la dernière fois, mais j’en ai quand même pour une couple d’années avant d’avoir fait le tour… » Elle sourit. Fin d’entrevue officielle. À micro fermé, on se conte nos vies, on parle petits-enfants. De leur avenir. De l’avenir du monde. J’ai 57 ans, elle en a 71, et c’est très bien comme ça.

Arrière-saison

Renée Martel, Productions Martin Leclerc