Le devoir de mémoire, selon Richard Reed Parry

«Cette salle donne l’impression de contenir son propre monde, une salle sans angles, sans murs apparents», explique Richard Reed Perry en parlant de la salle de la SAT où il se produit jusqu’au 24 novembre.
Photo: Sébastien Roy «Cette salle donne l’impression de contenir son propre monde, une salle sans angles, sans murs apparents», explique Richard Reed Perry en parlant de la salle de la SAT où il se produit jusqu’au 24 novembre.

Richard Reed Parry en avait soupé de jouer dans les arénas du monde entier. Il n’avait pas envie non plus de faire la tournée des bars et des petites salles de spectacles. « Je savais que je ne voulais pas jouer dans une salle normale, ou dans un contexte de festival normal. La première fois que je suis entré dans le dôme de la Société des arts technologiques [SAT], je me suis dit : O.K. ! Tout est devenu clair ! » Il s’y est installé mardi dernier et y demeurera jusqu’au 24 novembre pour présenter le concert, version multimédia, de son nouvel album Quiet River of Dust Vol.1, une allégorie sur le temps qui fuit baignée dans la musique folk de son passé et les orchestrations contemporaines de son présent.

« Ce disque parle du temps, de la mortalité, du cycle de la vie qui continue sans cesse, précise Reed Parry. Le cycle de la vie, pas seulement celui de la nature, mais aussi celui de la culture qui se transmet. Ma culture, c’est celle de la musique folk, c’est celle de ma famille, c’est là d’où je viens. Une tradition, un répertoire de chansons avec lesquelles j’ai grandi », apprises de son père, David, membre du groupe Friends of Fiddler’s Green, pilier de la scène folk torontoise à partir des années 70. « Un authentique chanteur folk qui persistait à faire entendre ce répertoire, pendant que le monde qui nous entourait se désintégrait lentement… »

Beaucoup de ces passeurs de traditions ont disparu de la vie de Richard depuis, comme son père, décédé subitement en 1995, « mais les chansons sont restées avec moi. Je les chante encore, quand je suis seul ou quand je retrouve ma famille », sa mère et sa soeur étant aussi auteures-compositrices-interprètes. « C’est l’esprit de cette musique, cette tradition qui demeure vivante, même si le corps meurt et que nos propres corps aussi se dirigent vers la mort. »

Éloquent durant notre conversation bilingue, Richard Reed Parry exprime avec la même flamme cette poésie du temps et de l’inéluctable à travers les lumineuses chansons originales de Quiet River of Dust, Vol.1, un disque trop personnel pour en faire le matériel nouveau d’un autre de ses projets, le Bell Orchestre. Si les guitares acoustiques indissociables du folk abondent, c’est dans la structure des longues chansons, parfois instrumentales (la voluptueuse Sai No Kawara (River of Death) !), souvent accompagnées de choeurs, que Parry insuffle un caractère intemporel à l’ensemble. La mort rôde sur ce disque pourtant léger, spirituel et enjoué, sophistiqué dans ses orchestrations, volatile dans ses mélodies parfois inspirées de la tradition musicale japonaise.

Car ainsi va l’histoire : Arcade Fire terminait il y a 10 ans sa première tournée au Japon, et tout le monde rentrait alors au bercail. Le multi-instrumentiste, né à Toronto mais implanté chez nous depuis ses études en musique électro-acoustique à l’Université Concordia, avait décidé de demeurer au pays du Soleil levant. Besoin d’une pause dans ce pays qu’il découvrait, sa culture qu’il parvient à rapprocher au folk de son enfance, ses lieux sacrés, cette « River of Death » qui existe bel et bien, le mont Koyasan qu’il a visité, maculé par la lumière des milliers de lanternes allumées en mémoire des disparus. « J’ai écrit ces chansons en songeant au passé, mais en les inscrivant dans l’avenir », commente Richard Reed Parry.

Ainsi va l’histoire, ainsi naquit son nouvel album paru le mois dernier, quatre ans après l’ambitieux Music For Heart and Breath (Deutsche Grammophon), un disque d’oeuvres contemporaines enregistré avec le concours du Kronos Quartet, de l’ensemble new-yorkais YMusic et de ses amis Aaron et Bryce Dessner, du groupe The National (ce dernier collabore au nouvel album, sans doute aussi au second volume, attendu au printemps).

Le musicien souhaite que ce nouveau disque parvienne à « créer une sorte de petit univers qui flotte », au point d’avoir imaginé la Satosphère comme sa propre petite bulle : « Cette salle donne l’impression de contenir son propre monde, une salle sans angles, sans murs apparents. » Sur le plan de la sonorisation, il était trop compliqué de faire jouer l’orchestre au centre du dôme, mais les projections, elles, couvriront toute la surface.

« J’ai filmé toutes les images qui seront projetées, assure-t-il. Mon plan original était de tout faire en animation, mais ça n’allait pas. J’ai plutôt utilisé des images filmées avec une petite caméra 360° que les gens de la SAT m’ont prêtée. J’étais heureux du résultat ; la perspective est vraiment intéressante, en dénichant des images très spéciales, dans la forêt en Écosse, près d’une rivière en Allemagne, sous l’eau, à l’intérieur d’un arbre mort, la petite caméra peut aller là où on ne peut pas toujours aller… Je suis très fier de ça, j’ai accidentellement tourné un film qui colle parfaitement à l’esprit de mon album ! »

Quiet River of Dust Vol. 1

À la Société des arts technologiques, jusqu’au 24 novembre.