L’avantage d’être hors du temps

The Seasons a dû reporter la sortie de son album en raison du succès d’un de ses membres, Hubert Lenoir, avec son album «Darlène».
Photo: Benpi The Seasons a dû reporter la sortie de son album en raison du succès d’un de ses membres, Hubert Lenoir, avec son album «Darlène».

Midnight, Let’s Get a Hot Dog, le second disque de The Seasons par lequel le quatuor troque le confort de la chanson folk-pop pour la folie du rock et du punk, a été enregistré à l’été 2017. Le guitariste, claviériste et chanteur Julien Chiasson confirme : « L’album était censé paraître l’hiver dernier »… jusqu’à ce que survienne le spectaculaire accident de parcours artistique de son frère Hubert Lenoir et son album de chansons glam lancé en février dernier. « Un disque qui vient avec un livre, personne ne pensait que ça allait marcher », échappe candidement celui qu’on surnomme le Baron Bandit.

Samuel Renaud, bassiste, Rémy Bélanger, batteur, et Julien ne mentiront pas. Ils ont applaudi au succès fulgurant de Lenoir. Sincèrement. « Mais on a quand même trouvé ça dur » de devoir reporter la parution de l’album pour laisser passer la tempête Darlène. « C’est aussi la dure réalité de ceux qui enregistrent des albums : celui-ci ne sort jamais assez vite, ajoute Julien. Mais c’est la vie, et ça nous a permis de nous concentrer sur nos autres projets », comme le groupe Forest Boys, un collectif jam-disco-rock réunissant les trois quarts de The Seasons, qui répète dans un appart en face du studio Pantoum, à l’orée du quartier Saint-Sauveur de Québec (ils seront en concert à l’Impérial le 16 février prochain, à l’Impérial).

Rémy aborde plutôt la comète Darling du bon côté : « Après, il y a des gens qui connaissent aujourd’hui Hubert, mais qui ne connaissaient pas The Seasons auparavant. Ça va donner une belle visibilité à l’album », que les musiciens, Hubert inclus, avaient hâte de nous faire découvrir. Or, c’est là tout l’avantage de faire du rock vintage comme celui de The Seasons : intemporel, il se balance des modes et des tendances. Qu’importe si l’album était paru l’hiver dernier ou au printemps 1971, tant que les chansons sont bonnes et que l’énergie perce les haut-parleurs, le public suivra.

Voyage dans le temps

L’amour d’une chanson bien écrite, accrocheuse et vivante traverse ce nouvel album avec la même fougue qu’il le faisait sur Pulp, paru en 2014. Avec, cependant, un aplomb que reconnaîtront les nouveaux convertis à Hubert Lenoir : « On le voulait plus lourd, plus direct », abonde Rémy. Les guitares qui râlent, l’effet flanger beurré bord en bord, le son blues qui se substitue à l’influence folk du premier disque, effets psychédéliques en prime.

La première moitié de ce Midnight, Let’s Get a Hot Dog, offre un voyage dans le temps et par-delà les frontières, ticket aller seulement pour les studios Muscle Shoals à Sheffield, Alabama, en 1970, au moment où les Stones enregistraient Sticky Fingers. Les grooves qui tachent le tapis du studio, les choeurs gospel qui étreignent les chansons, du soul et du rock pur jus. Lenoir écoutait justement l’album mythique dans l’avion qui menait plutôt le groupe en Oregon, où fut enregistré l’album à l’été 2017.

La seconde moitié du disque change de registre, plus glam, encore les allusions à Bowie, avec même une épatante chanson en français, Life, au texte frisant l’absurde : « J’aimerais embrasser toutes les filles que je rencontre/Aller prendre le thé pis les présenter à ma blonde/T’étais sous le spotlight, t’as regardé en l’air/C’était pas un spotlight, c’était un lampadaire, fuck ! »

« On vit dans cette époque postmoderne musicale, avec Internet, on a accès à tout », explique Lenoir à propos des références vintage du son The Seasons. « Les gens font moins la distinction entre ce qui sort aujourd’hui et ce qui est déjà paru. Bon, oui, il y a encore les grosses nouveautés, Astroworld de Travis $cott, par exemple, mais je parle beaucoup avec les gens après mes concerts, et oui, il y en a plein d’autres de mon âge qui écoutent l’album Sticky Fingers des Rolling Stones, et plus qu’on se l’imagine. Parce qu’ils ont découvert ces chansons dans un film, parce que leur père le leur a fait entendre, parce qu’ils sont tombés dessus sur Spotify… Or, ce genre de sonorité là, analogue, il y a encore une place pour ça auprès des amateurs de musique de notre génération. »

Vrai, d’autant que The Seasons ne fait pas dans la nostalgie, pour l’évidente raison qu’ils sont tous dans la mi-vingtaine. On a surtout l’impression que le but de l’exercice est moins d’imiter les Stones du début des années 1970 que de suivre leur instinct qu’il reste encore au moins une bonne chanson pas encore écrite qui aurait dû apparaître sur une des faces de Sticky Fingers, et qu’ils allaient réussir à la composer.

Reste enfin l’idée de la patine musicale des seventies qu’ils ont réussi à émuler avec l’aide du rockeur multi-instrumentiste, réalisateur et précieux collaborateur des Black Keys, de The Shins et de Damien Jurado, Richard Swift. « Sa collaboration s’est faite du côté du son. Nous n’aurions pas pu obtenir un son comme celui de la chanson Animal Songs. » Swift a aussi joué quelques pistes de synthés sur l’album. « Il disait toujours : “Je ne réalise pas des albums, je fais des albums avec des musiciens.” Autant il ne se gênait pas pour s’impliquer, autant nous étions à l’aise de partager avec lui nos idées », ajoute Julien.

Richard Swift est tragiquement décédé l’été dernier, à l’âge de 41 ans. Sa famille et lui sont chaleureusement remerciés dans le livret de l’album de The Seasons.