Marnie retrouve sa dignité à l’opéra

Marqué à sa naissance (il a une tache de vin au visage), Terry est le porteur de vérité, l’opposé de Marnie.
Photo: Ken Howard Marqué à sa naissance (il a une tache de vin au visage), Terry est le porteur de vérité, l’opposé de Marnie.

Hitchcock à l’opéra ? Brillante idée ! Le choix s’est porté sur Pas de printemps pour Marnie, film de 1964 avec Tippi Hedren, adapté d’un thriller psychologique publié par Winston Graham en 1961.

En entrevue avec l’excellent contre-ténor Anthony Roth Costanzo, converti pour l’occasion en animateur enthousiaste, le metteur en scène Michael Mayer a révélé avoir vu le film, trouvé que le personnage ferait un excellent sujet d’opéra et obtenu l’accord de la direction du Met. Celle-ci a décidé d’obtenir les droits du livre et a confié le projet musical à Nico Muhly.

Marnie s’inscrit dans un courant d’adaptations lyriques de films. Au Metropolitan Opera, le projet fait suite à L’ange exterminateur de Thomas Adès d’après Buñuel. Le cas est pourtant très différent. Le film d’Hitchcock est plus connu, même si Pas de printemps pour Marnie n’est pas l’un de ses plus populaires. Mais l’opéra est fondamentalement différent du film, car Hitchcock avait largement détourné le livre de Winston Graham.

Fantasmes et frustration

Depuis la publication en 2016 des mémoires de Tippi Hedren et ses révélations sur le harcèlement sexuel qu’elle subissait de la part de Hitchcock durant le tournage, on est en droit de se demander si ce « Suspenseful Sex Mystery » (selon l’affiche de l’époque), dans lequel Hitchcock rêvait initialement de voir son égérie Grace Kelly, n’était pas au premier chef l’expression des pulsions refoulées du metteur en scène. On rappellera notamment le limogeage par Hitchcock du scénariste Evan Hunter, qui avait osé supprimer la scène du viol de Marnie pendant son voyage de noces, scène centrale dans le livre de Graham et qui devient dans l’opéra une tentative de viol.

C’est à la gloire du librettiste Nicholas Wright et Nico Muhly d’avoir redonné à Marnie sa dignité en la sortant des fantasmes hitchcockiens à l’égard des blondes inaccessibles supposées frigides au profit d’un propos universel sur l’identité. L’opéra, beaucoup plus profond que le film, nous interpelle sur l’impact du mensonge sur notre vie et celle des autres.

Marnie est la fille d’une femme ayant survécu grâce à la prostitution pendant la guerre de 39-45, qui tua à sa naissance le garçon dont elle était enceinte en faisant porter la responsabilité de ce geste à sa petite fille. En 1959, pour « rembourser sa dette », Marnie ment et vole ses employeurs, envoyant le fruit de ses larcins à sa mère. Imprégnée par l’éducation maternelle rigide, elle repousse tout contact physique intime. Mark Ruthland, un industriel, la prend en flagrant délit et la force au mariage en échange de son silence.

Un opéra sur l’identité

Hitchcock fait du blocage sexuel de Marnie le sujet de son film, virtuose au demeurant. Mark (Sean Connery), après avoir violé sa femme, se fait psychanalyste en herbe et dénoue le traumatisme de l’enfance. Au-delà de la pitoyable conclusion bourgeoise machiste et réductrice du film — le gentil et beau héros part en voiture avec sa blonde et va enfin pouvoir consommer son mariage —, l’opéra renoue avec la portée et la complexité psychologiques des ouvrages lyriques de Britten.

Le sujet du blocage sexuel est ici excellemment traité par une scène de séance de psychanalyse où l’on comprend que le refus de sexe est avant tout un refus d’enfant : Marnie, persuadée d’avoir tué un enfant et traumatisée par sa mère, a la panique de devenir mère. L’organe symbolique dans Marnie, ce n’est pas le sexe : ce sont les mains. Ce sont elles qui ont tué l’enfant et ce sont elles qui perpètrent les vols.

À la fin de l’opéra, Marnie ne part pas convoler en voiture ; elle est arrêtée par la police. Mais en chantant « Je me choisis moi-même », elle signifie qu’elle vient de trouver son identité et de se libérer, même si elle porte des menottes. Par rapport à cette quête d’identité, Nico Muhly et Nicholas Wright ont bien compris le rôle crucial d’un troisième personnage : Terry, le rival amoureux de Mark, évacué par Hitchcock.

Marqué à sa naissance (il a une tache de vin au visage), Terry est le porteur de vérité, l’opposé de Marnie. Aux prises avec une vérité affichée en pleine face, Terry le mal aimé en quête d’amour ouvre la porte à l’humanisation de l’héroïne en lui tendant le revolver pour abréger les souffrances de son cheval (symbole du passé) et lui faisant remarquer qu’elle vient d’éprouver de la compassion. Dans l’opéra, Terry et Mark sont pile et face par rapport à la vérité : l’affronter ou la cacher. La mise en scène les montre d’ailleurs ainsi : l’un face au public, l’autre de dos dans la scène finale.

Le seul moment du livret qui me déçoit est la tirade de Marnie dans laquelle elle dit en substance : puisque Mark me contraint à le marier je me refuserai à lui, attitude tenant du simple défi vengeur, façon Claudette Colbert contre Gary Cooper dans La huitième femme de Barbe-Bleue d’Ernst Lubitsch, alors que la répulsion physique est traumatique.

 

Production de luxe

Ce bijou opératique bénéficie d’une luxueuse et lumineuse production, bourrée de références (le jaune du manteau de Marnie est le même que celui du fameux sac de la séquence d’ouverture du film) et de costumes d’une suprême beauté et élégance. Marnie a été confié au regard de Habib Azar, brillant metteur en images, qui a compris les enjeux de la translation à l’écran. Partition qui hérite beaucoup de John Adams, Marnie a pâti, samedi, de ruptures de faisceaux satellites dues au vent. Il faut espérer qu’à la tête d’une distribution parfaite, l’irradiante Isabel Leonard attire dans les cinémas pour la reprise du 26 janvier une large part de ceux qui s’apprêtent à se bousculer pour voir la Traviata pour la cinquantième fois de leur vie. La création à ce niveau-là, il n’y a rien de plus vibrant et émouvant.

Marnie

Opéra en 2 actes de Nico Muhly (2017) sur un livret de Nicholas Wright, mis en scène par Michael Mayer et filmé par Habib Azar. Avec Isabel Leonard (Marnie), Christoper Matman (Mark), Iestyn Davies (Terry). Direction : Robert Spano. Metropolitan Opera Live in HD. Reprise 26 janvier 2019.

À voir en vidéo