«L'or du Rhin»: Wotan en emporte le vent

Bien que Roger Honeywell et Ryan McKinny ne se montrent pas très convaincants en Loge et Wotan, «L’or du Rhin» demeure un plutôt bon spectacle, astucieux sur le plan scénique, avec nombre de satisfactions vocales.
Photo: Yves Renaud Bien que Roger Honeywell et Ryan McKinny ne se montrent pas très convaincants en Loge et Wotan, «L’or du Rhin» demeure un plutôt bon spectacle, astucieux sur le plan scénique, avec nombre de satisfactions vocales.

Lorsque dans un Ring, en général, et un Rheingold en l’occurrence, le roi des dieux (Wotan) a la moitié de l’autorité vocale d’un nain (Alberich), le projet part sur de mauvaises bases. Lorsque le second maillon faible est Loge, celui qui tire les ficelles de l’intrigue, échafaude les plans et aide Wotan à gagner la partie, la barque s’enfonce musicalement.

C’est ce qui frappe en premier dans cet Or du Rhin, et c’est vraiment dommage, parce que, globalement, c’est plutôt un bon spectacle, astucieux sur le plan scénique avec nombre de satisfactions vocales et un niveau très remarquable de la part de Nathan Berg (Alberich), triomphateur de la soirée, David Cangelosi (Mime) et de Julian Close et Solomon Howard en géants. Ce niveau est très bien accoté par les trois filles du Rhin (Andrea Nuñez, Florence Bourget, Carolyn Sproule), le luxueux Gregory Dahl en Donner, le surprenant Steeve Michaud en Froh, ainsi qu’Aidan Ferguson et Caroline Bleau en Fricka et Freia. Je n’irais pas jusqu’à dire que Catherine Daniel, bonne chanteuse au demeurant, a la voix d’Erda.

Les déceptions quant au manque d’impact et de projection de Roger Honeywell (Loge) et Ryan McKinny (Wotan) m’apparaissent d’origines très différentes. Honeywell a la voix de Loge et son timbre et son instinct. Il m’a semblé enroué dans sa première intervention. C’était donc possiblement un mauvais jour.

Avec McKinny je crains bien davantage l’hybris. Le chanteur est jeune, or Wotan demande un tout autre stade de développement vocal. L’Opéra de Montréal a accepté de prendre le risque d’une prise de rôle et ce risque s’est avéré inconsidéré. Espérons que les très larges excès de confiance de ce doué jeune homme ne mettront pas en péril son développement vocal. On a vu des carrières ainsi balayées par le vent avant qu’elles ne décollent vraiment.

Concept inabouti

À propos du spectacle, faisons fi de tout le salmigondis des supraconducteurs. Du bla-bla futuriste orchestré par la production, on ne perçoit conceptuellement pas grand-chose : l’univers des machines symbolisé par les roues crantées pourrait être celui de la révolution industrielle de Chéreau et la puce électronique géante derrière laquelle se cache Wotan au début est un cache-misère (vocal ?) indéchiffrable.

L’inaboutissement du concept incombe largement aux costumes, con-ventionnels et ternes, alors qu’ils auraient dû relayer cet univers futuriste et véhiculer l’image de dieux mi-êtres, mi-machines. Il reste donc une production campée sur deux éléments : des projections visuelles et le placement de l’orchestre sur scène. Ces deux éléments sont positifs.

L’orchestre en fond de scène, dirigé par Michael Christie, dont la vision rationnelle et comptable nous prive d’un Wagner sonore, atmosphérique aux transitions subtiles, et amène le Métropolitain à sonner plus crispé que d’habitude, permet aux chanteurs de se déployer en avant-scène avec un impact supplémentaire sur l’auditoire.

La passerelle surplombant l’orchestre autorise une lecture scénique en verticalité, très appropriée : les dieux en haut, les Nibelungen en bas, le Rhin dans la fosse. Par contre, dans cette configuration, la profondeur de scène est peu utilisée, ce qui occasionne beaucoup de statisme. Le mouvement est donc donné par les projections, et elles sont excellentes, notamment l’eau du Rhin et la descente de Wotan et Loge chez Alberich et Mime. Grande déception, par contre, pour les transformations d’Alberich en dragon et en crapaud.

Quant à l’utilisation un peu « gadget » de la technologie, elle est très drôle au début avec Alberich regardant par un judas avant de rejoindre les filles du Rhin, mais le procédé des géants s’adressant par mimiques aux dieux par une sorte de tablette relayant leur image en noir et blanc sur un écran finit par lasser, pour ne pas dire exaspérer.

En dépit de la déception entourant deux des trois protagonistes principaux, cet Or du Rhin vaut le détour pour les solutions intéressantes apportées par la présence de l’orchestre sur scène, la qualité des projections et la solidité globale de la distribution.

L’or du Rhin

Opéra de Wagner. Ryan McKinny (Wotan), Nathan Berg (Alberich), Roger Honeywell (Loge), Soloman Howard (Fafner), Julian Close (Fasolt), David Cangelosi (Mime), Gregory Dahl (Donner), Steeve Michaud (Froh), Aidan Ferguson (Fricka), Caroline Bleau (Freia), Andrea Núñez (Woglinde), Carolyn Sproule (Flosshilde), Florence Bourget (Wellgunde), Orchestre Métropolitain, Michael Christie. Mise en scène et décors : Brian Staufenbiel. Costumes : Mathew J. LeFebvre. Éclairages : Nicole Pearce. Projections : David Murakami. Salle Wilfrid-Pelletier, le 10 novembre. Reprises mardi, jeudi et samedi.