La force du nombre

Alternant entre les interprétations intimistes et les morceaux orchestraux, Philippe B a su donner du coffre à ses belles chansons.
Photo: Jean-François LeBlanc/CCF Alternant entre les interprétations intimistes et les morceaux orchestraux, Philippe B a su donner du coffre à ses belles chansons.

Ainsi nommée, c’est vrai que la proposition traîne un petit côté rock yé-yé. Philippe B & The Alphabet. Le genre d’orchestre dont on aurait écrit au verso du 33 tours « Produced by Phil Spector ». Philippe B, version mur du son : section de cuivres, deux choristes, neuf musiciens au total, avec le célébré auteur-compositeur-interprète abitibien, ils étaient dix hier soir sur la scène du Club Soda. Mais notre hôte a vite crevé notre bulle : il n’y a pas de thème, pas plus de guitares électriques qu’avant, pas de vernis sixties. « J’ai mis toutes mes chansons dans le même sac, et j’ai monté un band », tout simplement pour donner à son fameux répertoire le lustre des enregistrements studio. Ce fut splendide.

Assis sur un tabouret au centre de la scène, guitare acoustique sur les genoux, il plaque d’abord les accords de L’été, tirée de Variations fantômes (2011) : « J’ai passé l’été le cœur sur la corde à linge/Et la tête au congélateur »… Les choristes embaument les couplets, ça grince un peu lorsque les cuivres s’en mêlent, un peu trop forts dans le mix, ce sera un peu plus irritant durant la douce Ornithologie II (de Ornithologie, la nuit, 2014), mais chacun trouvera sa place en cours de route.

Ils sont nombreux, après tout, et ce concert à l’affiche de Coup de cœur francophone n’en était qu’à sa seconde représentation, cinq mois après sa création au Festival des guitares du monde d’Abitibi-Témiscamingue. Une fois les plis sonores repassés, nous étions à l’aise, et eux aussi sur scène. Je t’aime, je t’aime, l’une des quatre chansons de la soirée puisées dans le magnifique La grande nuit vidéo paru en mai 2017, passait pour une ballade oubliée du Jaune de Ferland, avec son groove doucement psychédélique.

De retour à Ornithologie, la nuit, avec Cheveux courts, cheveux longs. Philippe B nous trimbalait dans sa discographie et introduisait ses chansons avec quelques brèves anecdotes. Version dépouillée ici, Philippe B se retrouvant seul sur scène avec Rick Hayworth à l’électrique ; l’orchestre est réapparu en nombre pour souffler le rock Ornithologie I, suivi de la plus récente Rouge gorge et ses airs classiques, les cuivres bonifiant le travail du violoniste Guido del Fabro — Philippe Brault, à la basse, et Guillaume Éthier, à la batterie, complétaient l’ensemble d’instrumentistes.

Ainsi, alternant entre les interprétations intimistes (Nocturne numéro 632, Interurbain) et les morceaux orchestraux, Philippe B a su donner du coffre à ses belles chansons, opportunément délicates lorsque les musiciens retraitaient en coulisses, explosives comme pendant California Girl et son dialogue de solos entre B et Hayworth, ou durant cet enchaînement à donner des frissons, Une nuit de la Saint-Jean sur le mont Chauve (l’alchimie des cuivres et de la pedal steel !) suivie de La grande nuit vidéo. De la belle chanson, enrichie par la somme des talents réunis sur scène ; prions pour d’autres représentations de cette envergure.

La moitié blonde

Ça lui faisait tout drôle d’être seule sur scène en première partie de Philippe B pendant que sa soeur Mélanie était spectatrice. « Pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis celle qu’on surnomme “la moitié blonde des Soeurs Boulay” », a blagué Stéphanie, comme pour détendre l’atmosphère. « Je suis très fébrile… »

Stéphanie Boulay a fort bien défendu les chansons de son nouvel album Ce que je te donne ne disparaît pas, fraîchement arrivé dans les bacs et sur les plateformes numériques. La modestie des orchestrations mettait davantage en relief son travail d’auteure et de compositrice : à ses côtés, elle ne pouvait compter que sur Alex McMahon, au piano ou à la batterie, et Marc-André Landry à la contrebasse.

Fragile mais affirmée sur Printemps en ouverture, la voix qui craque sur les accords de piano : « On se tiendra debout même en rampant/On sera porte-voix de nos tristesses/Nos refus seront beaux comme des serments/Et nos coudes joueront comme des caresses », texte aussi percutant que celui de Ta fille ou la tendre Je pourrai plus jamais avec laquelle elle a terminé son bref tour de chant.

Sur scène, la formule trio rend bien justice au travail, nettement plus étoffé avec ses arrangements fleuris et chaleureux, effectué en studio. Passé à la batterie, McMahon assure le swing bossa pour donner des ailes au Piège, alors que Les médailles et sa mélodie de ballade pop ingénue coulait doucement jusqu’à nos oreilles.