Vitrine du disque - L'album roots'n'roll de l'année

VAN LEAR ROSE, Loretta Lynn, Interscope (Universal)

Après Johnny Cash, c'est Loretta qui s'y frotte. Feu Johnny, roi country, avait enregistré à la fin de sa vie du matériel résolument rock avec des vedettes du genre. À son tour, la sexagénaire princesse du country a rencontré Jack White, jeune fendant du groupe rock de garage The White Stripes, et ils ont décidé de travailler ensemble. Résultat: l'album de l'année. Rien de moins. N'y subodorez surtout pas une sorte de réédition calculée du coup de Rick Rubin et son label American Recordings avec Cash. C'est pour vrai, Loretta et Jack. À preuve, dès 2001, l'album White Blood Cells des Stripes était dédié à Miss Lynn: le p'tit Jack avait ce disque-là en tête depuis l'adolescence. Et comme dans le cas de l'homme en noir, la princesse en bleu poudre a toujours eu du rock'n'roll dans le système. L'attitude rock'n'roll, je veux dire. Mariée à 13 ans, mère de quatre enfants à 18, la fille de mineur s'est hissée au trône nashvillien (en 1962!) par elle-même, armée de sa guitare, de ses chansons et d'une volonté d'acier trempé: du chien, du nerf, du cool, Loretta en a cent fois plus que toutes les Courtney Love de la planète rock.

Il n'y a qu'à écouter là-dessus l'exténuante Have Mercy: quand elle chante, la presque septuagénaire est une jeune femme qui a faim et n'a peur de rien. Sa voix est incroyablement juvénile, et elle enfourche la guitare aux riffs furieux du blanc-bec de Detroit comme une monture sauvage à dompter. Qu'elle dompte. Quand elle incarne une condamnée à mort dans Women's Prison, on la croit, comme on la croyait quand elle intimait Don't Come Home A Drinkin' à son biberon de mari en 1967: totale crédibilité, comme à chaque mot du regretté Johnny.

Crédible? Van Lear Rose est entièrement composé de chansons signées Loretta Lynn, pour la première fois depuis son tout premier album (Loretta Lynn Sings, paru en 1963). Ce sont ses histoires à elle, écrites sur le mode country, que Jack White trempe dans son rock: on comprend par là, pour l'énième fois depuis Hank Williams, que le rock'n'roll n'est jamais que du country amplifié. White a d'ailleurs eu le bon goût de ne pas crinquer l'ampli partout: dans Trouble On The Line, Miss Being Mrs., God Makes No Mistakes, Family Tree, on est en pur territoire country, avec pedal steel en sceau d'authenticité. Il y a même du hoe-down hillbilly dans le lot, sautillant High On The Mountain Top et This Old House. Ces fidélités respectées confèrent aux explosions rock — le formidable duo rollingstonien Porland Oregon avec Jack, la rentre-dedans Have Mercy, le hard-blues Women's Prison, la frénétique Mrs. Leroy Brown — leur extraordinaire force de frappe. L'essentiel est là: Loretta ne se perd jamais dans le monde rock'n'roll du gamin. Comme à ses débuts, elle ne va que là où elle veut. C'est-à-dire en elle-même. Johnny Cash n'a pas fait mieux.

Sylvain Cormier

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TOUT UN JOUR, Isabelle Boulay, Sidéral (Sélect)

Au début, on a C'est quoi, c'est l'habitude, ballade très ordinaire de Lionel Florence et David Galateno faite sur mesure pour tourner beaucoup à la radio passe-partout. À la fin, on a À vous, petite valse country faite par Dédé Fortin pour le 50e anniversaire de mariage de ses parents, prêtée à Isabelle Boulay le temps d'une bouleversante interprétation qu'on n'oublie plus jamais une fois entendue. Entre les deux, il y a tout ce qu'on aime et tout ce qui irrite chez la chanteuse. Absence de direction artistique? Volonté de faire plaisir à tout le monde et à elle-même? Incapacité à distinguer ce qui lui va naturellement de ce qui lui demeure corps étranger? Toutes ces réponses, dirait-on. Tout un jour est un album écartelé, pour ne pas dire un peu écarté, à la fois français de France et québécois pure laine, à la fois courageux et paresseux dans ses choix, ballotté au gré des propositions et des fidélités.

C'est comme si la chanteuse, trop généreuse, avait voulu réunir sa famille d'auteurs et de compositeurs au grand complet. Sans discernement. Bien sûr, il y a encore du Zachary Richard, mais Un chanteur sans mélodie est loin de valoir Le Banc des délaissés: même avec Zack, il faut juger à la pièce. Bien sûr, il y a encore du Bruel, et c'est aussi moche que la dernière fois. Bien bonne idée, revoilà Mario Peluso (avec Roger Tabra pour le texte): toutes les chansons de tous les albums de Mario Peluso iraient bien à Isabelle Boulay. Bonne décision itou, Louise Forestier propose un autre de ses textes sentis, cette fois sur une musique tout aussi sensible de Daniel Lavoie. Moins bonne décision, Daniel Seff est encore un peu partout sur le disque avec ses airs pompiers qui me pompent l'air: seul Tout au bout de mes peines, duo monstre avec Johnny Hallyday, vaut la réécoute, et c'est bien parce que je ne peux pas résister à Johnny et ses aigus qui tuent.

Les nouvelles tentatives de collaboration sont pareillement inégales. Isabelle Boulay rêvait d'une chanson de Cabrel rien qu'à elle: beau cadeau qu'Une autre vie. À l'opposé, Patrice Guirao (celui des Dix Commandements) lui a fourgué une mocheté qui pue le calcul. Et si chanter du Catherine Durand (J'irai jusqu'au bout) coule de source, se frotter à du Daniel Bélanger est moins évident: on ne peut s'empêcher d'entendre Daniel à la place d'Isabelle dans Telle que je suis. Voyez le problème? Une chanson, on aime, la suivante, on passe. À la fin, ça mérite la moyenne, mais qui veut d'un album moyen d'Isabelle Boulay? Tout le monde sauf moi, j'imagine. Moi, je la veux entièrement roots. Country et folk. Gaspésienne à l'os. Avec le yodel dans la voix. Comme dans la chanson de Dédé. Et je continue de croire qu'elle m'en fera un jour un plein album.

Sylvain Cormier

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PRIMAVERA, «Un bouquet musical de Susie Napper», composé d'oeuvres de Claude Le Jeune, Luzzasco Luzzaschi, Marin Marais, Étienne Moulinié, etc. Suzie LeBlanc (soprano), Daniel Taylor (contre-ténor), Les Voix humaines. ATMA ACD2 2258.

Derrière le titre printanier du CD se cache un parcours musical concocté par la gambiste Susie Napper, et derrière l'idée de «parcours musical» se cache une mise en forme du CD qui évite la banale succession de plages au profit d'un continuum sonore, assuré au besoin par divers bruitages ou événements sonores (oiseaux, déchaînements venteux, etc.). Dans l'agencement de ces musiques, Susie Napper a veillé à faire alterner prestations instrumentales et vocales. Ainsi, à trois évocations du printemps, dont la fameuse due à Claude Le Jeune, succèdent, séparées par un intermède sonore de Mme Napper, deux splendides compositions pour violes de Marin Marais, Jeu du volant et Saillie du jardin. Sur la tenue de la dernière note de Saillie du jardin s'enchaîne Gather Ye Rosebuds de William Lawes: c'est sans doute l'un des moments les plus saisissants du disque. Mais tout se construit ainsi, presque sur un seul souffle. Cela n'est en rien un «concept à la noix»; cela se tient parfaitement, sur le plan tant intellectuel que musical, l'ensemble bénéficiant de la participation de la fine fleur des musiciens montréalais et d'une prise de son de démonstration. Les têtes d'affiche, les Voix humaines et les chanteurs, Suzie LeBlanc et Daniel Taylor, sont irréprochables. On admirera dans ce registre chambriste et confident l'accord parfait du duo Taylor-LeBlanc, ici à son meilleur (Chiome d'oro de Monteverdi) et l'accord de ces deux voix avec les flûtes, parfois irréel, comme dans la dernière note du disque. Seuls bémols, la courte mais bruyante parodie des Quatre Saisons aux flûtes (plage 12), qui introduit vulgairement Rossignols amoureux de Rameau, et la durée trop brève (49 minutes) d'un bouquet si aimable qu'on l'aurait souhaité plus fourni.

Christophe Huss

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DÉODAT DE SÉVERAC

Musique pour piano: Cerdaña, En Languedoc. Jordi Masó. Naxos 8.555 855.

Il est très intéressant de mettre en parallèle cette musique pour piano de Déodat de Séverac (1872-1921) et Iberia d'Albéniz, que Marc-André Hamelin vient de présenter à Montréal. L'élève en composition de Vincent d'Indy à la Schola Cantorum y apprit en effet également le piano sous la férule d'Albéniz, de douze ans son aîné et dont il fut proche. C'est Séverac qui compléta Navarra qu'Albéniz laissa inachevé. La musique de Séverac, également contemporain de Debussy, apparaît immédiatement familière tout en étant assez hybride. Elle est ainsi plus libre qu'on pourrait l'attendre d'un élève de d'Indy à la Schola Cantorum, mais si elle s'approche parfois de Debussy (Les Muletiers devant le Christ de Llivia) ou d'Albéniz (dans le développement du même extrait de Cerdaña), l'écriture, et donc l'univers sonore résultant, diffère. C'est une sorte de Debussy qui regarderait encore les derniers feux d'un héritage sonore romantique, voire un Albéniz qui n'aurait pas eu l'esprit assez diabolique pour s'inventer son propre folklore dans une écriture pianistique tortueuse. Que ces considérations ne vous détournent surtout pas de ce disque splendidement interprété par Jordi Masó, un pianiste remarqué dans une intégrale Mompou chez le même éditeur, car on trouve sur ce CD à petit prix une musique remarquable, plaisante et éloquente, qui nous parle en musique du Sud, de son soleil et de ses rocailles. Séverac a juste ici le «tort» d'être mesuré à l'aune des oeuvres de deux génies du piano.

Christophe Huss

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SHÉHÉRAZADE, Ravel: Shéhérazade, Le Tombeau de Couperin, Pavane pour une, infante défunte, Menuet antique. Debussy: Danses pour harpe,Le Jet d'eau, Trois Ballades de Villon. Anne Sofie von Otter (mezzo, Ravel), Alison Hagley (soprano, Debussy), Cleveland Orchestra. Direction: Pierre Boulez. Deutsche Grammophon 471 614-2.

Ce disque porte la date «2002», a été enregistré en 1999 et ne sort que maintenant. C'est en général mauvais signe. Et les mauvais présages se traduisent dans les faits. La Shéhérazade de von Otter et Boulez se solde par une non-rencontre entre une chanteuse qui en fait presque trop dans le raffinement et les susurrements et un chef qui ne dialogue pas avec elle. À tous ceux qui auraient envie d'écouter cette nouveauté avant le concert von Stade cette semaine à Montréal, on ne peut que dire «à vos risques et périls», et ce, d'autant plus que la suite est encore plus sidérante avec, notamment, l'une des pires versions du Tombeau de Couperin que j'ai entendues dans ma vie: atone, mal fagotée, indifférente et sans circulation des idées musicales. Ce n'est d'ailleurs pas la seule chose indigne de Boulez sur ce disque: les Ballades de Villon, avec une Alison Hagley complètement paumée dans ce répertoire, valent leur pesant de cacahuètes. Voilà, de manière inattendue, l'un des «prix citron» de l'année.

Christophe Huss