Musique classique - Un Requiem d'espoir

Yannick Nézet-Séguin, les Choeurs et l'Orchestre métropolitain vont s'attaquer à forte partie avec Ein Deutsches Requiem de Johannes Brahms, une partition créée en 1868. Sur le plan physique d'abord. Un requiem allemand est l'oeuvre la plus délicate du répertoire choral traditionnel. Si la Missa solemnis de Beethoven et, surtout, le Requiem de Berlioz demandent au choeur un ambitus vocal et une tonicité de sportifs, le Requiem de Brahms tend un piège bien plus retors: celui de l'endurance. En effet, contrairement aux deux oeuvres précitées, Brahms n'a ménagé aucune plage de repos et le choeur chante en continu. Claus Peter Flor, à mon sens l'un des plus grands interprètes actuels de cette oeuvre, aime y diriger un excellent choeur amateur: «Arrivés au septième volet de la partition, «Selig sind die Toten» [Bienheureux sont les morts... ], les chanteurs amateurs sont physiquement "cuits" et jettent leurs dernières forces dans la bataille; or c'est exactement cet état, cette couleur, que je recherche pour ce mouvement.»

Sur le plan musical ensuite. Peu d'oeuvres ont été à ce point trahies par les interprètes. Au tout premier rang d'entre eux, Herbert von Karajan (plus on avance dans le temps, pire est la situation, le dernier enregistrement DG de 1983 étant proprement monstrueux). Et comme Karajan fut un modèle pour beaucoup, beaucoup s'y sont fourvoyés. Le grand chef et penseur René Leibowitz ne s'y était pas trompé, qui «allumait» Karajan dans Le Compositeur et son double, au chapitre «Le malheur d'aimer Brahms»: «L'exécution que M. Karajan nous offrit du chef-d'oeuvre de Brahms était aussi peu satisfaisante que possible. Je ne veux pas dire par là qu'elle ne fut pas réussie, mais tout simplement qu'elle était complètement "à côté". Tout se passe comme si M. Karajan ne s'était nullement préoccupé de la structure de l'oeuvre, comme si cette structure était en quelque sorte "lettre morte" pour son âme et conscience.»

Leibowitz a raison sur toute la ligne. Non, Un requiem allemand n'est pas le précurseur du Te Deum de Bruckner. Non, Un requiem allemand n'est pas une oraison funèbre subie et pathétique. Cette oeuvre, héritière de Schütz et de Bach, est une prière fervente, en sept étapes, mue par l'espoir de la rédemption. L'affliction, la mort n'y ont qu'un temps, car la consolation et la vie éternelle vaincront inéluctablement. L'oeuvre est une quête permanente de ce bonheur promis, jamais un regard sur le passé. La structure des tempos préconisée par Brahms et les mots qu'il choisit («Mon âme languit et espère... », IV; «Nous cherchons la Cité de l'avenir», VI) pour cette quête, qui passe par des combats et des révoltes («Mort, où est ton aiguillon, ténèbres où est votre victoire?», VI), impliquent une avancée inéluctable, puisque le croyant vaincra la mort dans le dernier mouvement.

Cette avancée est encadrée par des indications de mouvement très précises et scrupuleusement agencées, notamment dans les volets II, III et VI, comprenant des parties fuguées. Ainsi dans le fameux deuxième mouvement, une marche, lente, cède la place à un «plus animé» sur les paroles «Soyez patients, frères» (l'espoir!). La marche revient, mais elle est interrompue par une affirmation annonciatrice, plus vive («Mais la parole de Dieu... »), qui débouche sur la fugue, Allegro non troppo, chantant la joie de la rédemption. Cette excitation devant le possible rachat des âmes s'accroît au fur et à mesure pour culminer dans le volet VI, articulé autour des mouvements Andante, Vivace et Allegro! Ce sont ces tempos et ces articulations qui se trouvent affadis par la tradition interprétative. On oublie un peu vite que Bruno Walter et Otto Klemperer, dans les années 50, avaient vu juste. Walter, d'ailleurs, était tellement «militant» qu'il en devenait dur et lapidaire. Espérons que Yannick Nézet-Séguin saura révéler au public la vraie nature de ce chef-d'oeuvre absolu de Brahms, si humain et si loin des fameuses «brumes nordiques». «Le romantisme est fils du nord, et le nord est coloriste», disait Baudelaire...

***

UN REQUIEM ALLEMAND

Agathe Martel (soprano), Alexander Dobson (baryton), Choeur et Orchestre métropolitain du Grand Montréal, direction: Yannick Nézet-Séguin. (Au même programme: les quatre derniers lieder de Strauss). Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, le 10 mai à 19h30. (514) 842-2112. Église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs (Verdun), le 12 mai 19h30. (514)123-4569. Église Très-Saint-Nom-de-Jésus (Hochelaga-Maisonneuve), le 17 mai à 20h. (514) 872-2200. Église Saint-Sixte (Saint-Laurent), le 19 mai à 20h. % (514) 855-6110.

- Au disque: une version quasiment parfaite, d'un chef qui a compris l'oeuvre de A à Z, même si ses solistes ne sont pas les meilleurs. Il s'agit de Frieder Bernius, avec son choeur de chambre de Stuttgart dans un CD publié par le label allemand Carus (distribution: Pelléas). Signalons que Bernius et ses chanteurs seront au Québec cet été à Lanaudière et au Domaine Forget. Si vous ne trouvez pas le disque de Bernius, la version Gardiner (Philips) est excellente, à l'exception du septième volet qui semble avoir été enregistré à la hâte.