Jazz - Paul Bley, seul à seul

Avant toute chose, il faut s'attarder au titre. S'appesantir sur lui. Le soupeser, le décortiquer, le méditer. Il n'est ni innocent ni gratuit. Surtout pas gratuit, car il est l'histoire d'une vie. Celle de Paul Bley, le musicien d'ici le moins connu des musiciens d'ici. Le titre de son nouvel album solo? Nothing To Declare. Rien à déclarer.

L'autre soir, les premiers mots qu'il a formulés après avoir décroché le téléphone et avant même que ceux de la politesse aient été prononcés étaient ceux de son disque: Nothing To Declare. Hein...?

Paul, êtes-vous certain de n'avoir rien à déclarer? «Cette expression est amusante. Chaque fois que l'on traverse la frontière, et Dieu sait si les musiciens la traversent souvent, on nous demande donc si nous avons quelque chose à déclarer. Bien évidemment, cette demande est relative aux objets: alcool, tabac etc. Elle ne touche pas à l'essentiel.»

«Or il n'est pas besoin de réfléchir longtemps avant de se dire que la richesse de tout voyage est ailleurs. Là, je reviens de Rio où j'ai joué en solo. Eh bien, j'en reviens avec la mémoire de visages, de parfums, de paysages. J'ai des moments. Toutes ces choses qu'on ne déclare pas.» Et qui sont le sel de cette pièce de dix-huit minutes et trente-neuf secondes de temps mécanique qui ouvre la dernière production solo de Paul Bley que publie Justin Time.

On vient d'introduire le facteur temps pour mieux mettre en relief la variable temps. Parce que jamais, depuis qu'il signe des albums en solitaire, soit depuis 1972, Paul Bley n'a accordé autant de temps à décliner ce qu'il ne déclare pas. «Il faut des années d'apprentissage, de travail, d'expériences diverses, pour prendre le temps de dire les choses. De les traduire en notes. Je dis souvent cela aux jeunes pianistes.»

Toujours est-il que ce nouvel album propose quatre morceaux seulement. Mais tous sont construits sur le mode du long terme. La plus courte des pièces, en temps évidemment, dépasse les huit minutes. Les trois autres font dans les quinze minutes et plus. Elles s'allongent, se prolongent, parce que Bley a énormément à raconter sur chaque thème ou sujet abordé.

«Prenons par exemple 8th Avenue. Cette pièce est un hommage au pianiste Fats Waller. Mais plutôt que de reprendre un de ses thèmes, j'ai voulu mettre en lumière le fait qu'il n'y a plus aujourd'hui de pianistes "stride". Ce style s'est perdu. C'est vraiment dommage. 8th Avenue est une méditation sur cela, cette perte.»

Pour les besoins d'un documentaire dont Paul Bley était le sujet, on était allés à la rencontre du batteur Barry Altschul qui l'a accompagné fréquemment dans les années 70. De cet entretien, on a retenu deux anecdotes. «Paul est un homme très intelligent. Tellement qu'il finit toujours par obtenir ce qu'il veut de nous en usant de la provocation. Je me souviens qu'un jour, alors que nous jouions à Amsterdam, je commence un solo. Quelques minutes plus tard, j'estimais avoir terminé mais ni Paul ni Gary [Peacock, le contrebassiste] n'étaient sur scène. Je regarde sur le côté de la scène et je vois Paul qui m'écoute. Je lui fais signe de revenir et lui, hilare, me regarde en me faisant signe que non. Il tenait à ce que je me débrouille, à ce que je sorte des sentiers battus.»

Les sentiers battus... Paul Bley: «Lorsque des jeunes me posent des questions, je leur dis que la musique est à l'image de la route. Je leur recommande toujours de prendre les sorties que l'on croise en chemin. Je leur dis qu'il ne faut pas avoir peur.»

La deuxième anecdote? Barry Altschul: «Un jour, c'était en Europe, je crois que c'était à Copenhague, Paul se produisait en solo. J'étais dans la salle et Keith Jarrett aussi, qui venait de connaître un immense succès avec son album Koln Concert. Toujours est-il que Paul donne une prestation magistrale. C'était magique. À la fin, il se lève, regarde Keith et l'invite devant tout le monde à prendre sa place. Il n'a jamais voulu. Car il savait qu'il n'aurait pas aussi bien joué que Paul.»

On raconte cette petite histoire parce que Nothing To Declare, c'est Koln Concert en beaucoup, beaucoup mieux. À cela il y a une raison: c'est à Paul Bley, plus qu'à Bill Evans ou Keith Jarrett, que revient le mérite d'avoir rapproché la musique si près du silence. Cet album splendide s'écoute seul à seul.