Musique classique - Giulini, chef mystique

Aucun chef d'orchestre n'a ainsi été quasiment sanctifié de son vivant. Carlo Maria Giulini, véritable mythe vivant, fêtera cette fin de semaine son 90e anniversaire à Milan. Il est vrai que les enregistrements et concerts des années 80 et 90 nous donnent l'image d'un chef mystique, intériorisant toute la souffrance du monde. Depuis qu'il a posé sa baguette un jour d'octobre 1998 après une chute en répétition, tout juste après une autre perte d'équilibre lors d'un concert à Baden-Baden, tous les mélomanes sont orphelins de cette «autre expérience musicale» à laquelle Giulini les conviait.

Après lui, qui osera une Messe en si de Bach sans le moindre staccato «mais avec la joie dans la voix, pour avoir l'effet de staccato» (Gloria), avec un Et Incarnatus dépourvu de toute consonne pour ne perturber aucunement le mystère de l'incarnation? Une messe, la messe entre toutes, qu'il dirigeait les bras repliés devant le visage, mouvant mains et doigts dans un ambitus de trente centimètres et concentrant l'attention de tous les musiciens dans son regard et dans d'infinitésimaux mouvements de phalanges. Comment oublierais-je les neuf représentations finales du Requiem de Verdi en janvier 1998 à Turin et à Paris, cet Agnus Dei dont la première réplique du choeur était d'un pianissimo «à la limite de ce qui est humainement audible» et dont la scantion initiale du Libera devait simuler «une vieille dame priant à genoux dans le fond d'une chapelle»?

Né le 9 mai 1914 à Barletta en Italie, Carlo Maria Giulini ne fut pas toujours «saint Giulini», qualificatif qui illustra un jour un portrait journalistique. Après une formation en alto et en composition à l'Académie Sainte-Cécile de Rome, il débute comme altiste de rang à l'Augusteo de Rome, jouant sous la direction de Bruno Walter, Willem Mengelberg, Wilhelm Furtwängler, Richard Strauss et bien d'autres, avant de se lancer dans la direction d'orchestre. Chef d'opéra recherché dans les années 50 et 60, il est alors connu pour ses collaborations avec Zeffirelli et Visconti. Cette dernière rencontre engendrera un spectacle de légende: en mai 1955, la Scala de Milan affiche Callas et Giulini dans une Traviata mise en scène par celui qui venait de secouer le monde du cinéma avec Senso, «l'un des phares du cinéma moderne», selon Freddy Buache. Le son de cette représentation a été préservé et se trouve aujourd'hui réédité sur label EMI. EMI fut d'ailleurs longtemps l'éditeur officiel de Giulini, qui y grava au moins deux enregistrements de légende: le Don Giovanni de Mozart en 1959 et le Requiem de Verdi en 1962. La direction du Giulini de l'époque est volontiers mordante et incisive. On le remarque dans les documents d'archives de 1964 récemment réédités en DVD par EMI.

C'est au début des années 60 que s'opère un premier tournant, puisqu'il dirige de plus en plus de concerts, abandonnant l'opéra sur scène (il y reviendra une seule fois, pour Falstaff en 1982, à Londres et à Los Angeles). Il devient, en 1969, premier chef invité de l'Orchestre de Chicago. On doit au tandem Giulini-Chicago quelques disques éminents, parmi lesquels la 8e Symphonie de Dvorák (DG), les Tableaux d'une exposition (DG) ou la 9e Symphonie de Mahler (DG). Il accepte de 1973 à 1976 la direction de l'Orchestre symphonique de Vienne, épisode qui ne laissera guère d'éminents souvenirs mais qui marque un tournant esthétique, car c'est de cette période que date son changement d'étiquette discographique: en passant d'EMI à DG, il gagne une image de grand «sage», renforcée par la 9e de Mahler précitée, mais aussi par ses enregistrements des 8e et 9e Symphonies de Schubert, aux tempos patients et aux partitions scrutées. C'est aussi l'époque où le Philharmonique de Los Angeles réussit «le coup du siècle» en glanant Giulini pour succéder, en 1978, à Zubin Mehta. La période Los Angeles culmine à mon sens dans quatre disques, la Symphonie rhénane de Schumann, l'Héroïque de Beethoven et deux enregistrements très mésestimés mais extraordinaires: la Cinquième Symphonie de Beethoven et la Deuxième de Brahms. Le début des années 80 est marqué par un drame personnel, puisque sa femme, Marcella, est victime d'un accident vasculaire cérébral qui la laissera paralysée et quasiment muette. Un univers s'effondre pour le chef, extrêmement attaché à son épouse. Il arrête tout pendant quasiment un an, renonce à son poste de Los Angeles et recentre toutes ses activités en Europe, dirigeant essentiellement un carré magique d'orchestres: le Philharmonique de Berlin, celui de Vienne, l'Orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam et l'Orchestre de Paris, puis aussi, sur le tard, l'Orchestre de la Radio bavaroise, qui possède le meilleur choeur de tous et avec lequel il enregistre la Messe en si de Bach, la Messe en mi bémol de Schubert (en avril 1995, deux ou trois mois après le décès de Marcella) pour le label Sony, qu'il a rejoint dans le sillage de son directeur artistique Günter Breest. Sony lui promettra une intégrale Beethoven, projet qui restera inachevé (il manque la 9e). Giulini, marqué par son drame personnel, devient alors de plus en plus mesuré, de plus en plus intériorisé, jusqu'au silence musical qu'il s'impose fin 1998. Il déclarait récemment au Monde: «La musique m'a fait souffrir dans ma chair et dans mon esprit, mais elle a été aussi une grande joie et je l'ai faite de tout mon coeur.» Il n'est jamais trop tard pour retenir la leçon musicale d'un si grand maître.

C'est au début des années 60 que s'opère un premier tournant, puisqu'il dirige de plus en plus de concerts, abandonnant l'opéra sur scène (il y reviendra une seule fois, pour Falstaff en 1982, à Londres et à Los Angeles). Il devient, en 1969, premier chef invité de l'Orchestre de Chicago. On doit au tandem Giulini-Chicago quelques disques éminents, parmi lesquels la 8e Symphonie de Dvorák (DG), les Tableaux d'une exposition (DG) ou la 9e Symphonie de Mahler (DG). Il accepte de 1973 à 1976 la direction de l'Orchestre symphonique de Vienne, épisode qui ne laissera guère d'éminents souvenirs mais qui marque un tournant esthétique, car c'est de cette période que date son changement d'étiquette discographique: en passant d'EMI à DG, il gagne une image de grand «sage», renforcée par la 9e de Mahler précitée, mais aussi par ses enregistrements des 8e et 9e Symphonies de Schubert, aux tempos patients et aux partitions scrutées. C'est aussi l'époque où le Philharmonique de Los Angeles réussit «le coup du siècle» en glanant Giulini pour succéder, en 1978, à Zubin Mehta. La période Los Angeles culmine à mon sens dans quatre disques, la Symphonie rhénane de Schumann, l'Héroïque de Beethoven et deux enregistrements très mésestimés mais extraordinaires: la Cinquième Symphonie de Beethoven et la Deuxième de Brahms. Le début des années 80 est marqué par un drame personnel, puisque sa femme, Marcella, est victime d'un accident vasculaire cérébral qui la laissera paralysée et quasiment muette. Un univers s'effondre pour le chef, extrêmement attaché à son épouse. Il arrête tout pendant quasiment un an, renonce à son poste de Los Angeles et recentre toutes ses activités en Europe, dirigeant essentiellement un carré magique d'orchestres: le Philharmonique de Berlin, celui de Vienne, l'Orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam et l'Orchestre de Paris, puis aussi, sur le tard, l'Orchestre de la Radio bavaroise, qui possède le meilleur choeur de tous et avec lequel il enregistre la Messe en si de Bach, la Messe en mi bémol de Schubert (en avril 1995, deux ou trois mois après le décès de Marcella) pour le label Sony, qu'il a rejoint dans le sillage de son directeur artistique Günter Breest. Sony lui promettra une intégrale Beethoven, projet qui restera inachevé (il manque la 9e). Giulini, marqué par son drame personnel, devient alors de plus en plus mesuré, de plus en plus intériorisé, jusqu'au silence musical qu'il s'impose fin 1998. Il déclarait récemment au Monde: «La musique m'a fait souffrir dans ma chair et dans mon esprit, mais elle a été aussi une grande joie et je l'ai faite de tout mon coeur.» Il n'est jamais trop tard pour retenir la leçon musicale d'un si grand maître.

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À écouter: Bach: Messe en si (Radio bavaroise, Sony, disponible en coffret avec la Messe de Schubert) Beethoven: Symphonie n° 3 «Héroïque» (Los Angeles, DG «Originals»); Bruckner: Symphonie n° 8 (Vienne, DG ); Mozart: Don Giovanni (Philharmonia, EMI); Ravel: Ma mère l’oye (Amsterdam, Sony).