Pour l'espoir et la beauté

On ne dira pas tout du spectacle que Desjardins et ses quatre exceptionnels musiciens promènent depuis novembre et qui passe enfin par Montréal — du 19 au 22 mai, puis du 26 au 29 mai, au Spectrum —, mais on ne peut pas empêcher un témoin heureux de causer bonheur. Échos d'un dimanche soir à Terrebonne.

L'accueil en est un de héros, rien de moins. Desjardins, notre Félix? L'immense clameur l'affirme, et parler d'immense clameur n'est pas peu dire en ce lieu: on est au Théâtre du Vieux-Terrebonne en ce dimanche soir sur la Terre et la salle n'est pas grande. Ma douce aimée et moi sommes presque au fond et pourtant tout près. La clameur est si forte que je me bouche les oreilles, acouphène oblige. «C'est pas mal ça partout», concède Richard Desjardins deux jours plus tard au bout du fil, appelé à commenter l'étape de la tournée Kanasuta. «Mais c'était quand même une vraie bonne salle à Terrebonne.»

En pleine clameur, Desjardins arrive avec ses quatre musiciens. Arrivée sans théâtre: chacun s'installe. Le silence se fait. Beau silence plein d'oreilles ouvertes pleine grandeur et de coeurs battants. C'est d'abord le violon de Marie-Soleil Bélanger qu'on entend. Arpèges vertigineux, lyrisme poignant. La partition est complexe. Ou alors elle improvise génialement: la magie réside dans le fait qu'on ne sait pas si ce qu'elle joue est écrit ou pas. Didier Dumoutier prend le relais à l'accordéon. Même incertitude admirable: crée-t-il, lit-il de mémoire? Desjardins rit quand je lui pose la question. À laquelle il répond sans répondre. «Je travaille avec ces musiciens-là parce que je sais qu'en même temps, ils ont une formation assez solide pour savoir en partant où ils sont dans la partition, et aussi parce qu'ils sont capables d'improviser. C'est en sachant ça qu'on a monté le spectacle. On arrivait le matin, Normand Guilbeault [l'as contrebassiste] avait écrit les partitions, et puis on partait de là. On jammait à partir des partitions, jusqu'à ce qu'on trouve la bonne affaire. La bonne affaire, c'est quelque part entre la partition et l'improvisation.»

Chef d'orchestre

Chose certaine, l'intro ainsi amenée de la première chanson du spectacle, belle négligée de l'album Tu m'aimes-tu intitulée Signe distinctif, donne le ton: les deux heures passées avec Richard Desjardins et Kanasuta seront d'abord musicales. C'est voulu. «J'ai gardé juste la musique. Au début, on avait du stock pour quatre heures et demie, avec les monologues. Je me suis aperçu qu'avec ces musiciens-là et ce qu'on arrivait à faire ensemble avec les chansons, il y avait un mouvement musical d'ensemble qu'il fallait privilégier.

Fait qu'on a éliminé pas mal les monologues: je ferme ma gueule, je chante, puis je joue.» A-t-il jamais mieux joué et chanté? J'en témoigne: la voix de Desjardins est magnifiée par l'instrumentation, son jeu plus souple et aisé que jamais. Complémentaire au sein d'Abbittibbi, Desjardins le musicien est ici central. Chef d'orchestre. «C'est pas la même sorte de job. Y a pas de batterie. Faut se regarder, t'as pas le bass drum qui te dit quoi faire. Là, on a poussé vraiment loin les arrangements, c'est tout le temps "on cue", faut pas se lâcher.»

Au Spectrum, vous saisirez ces regards croisés. Vous verrez Desjardins toisant tour à tour l'as guitariste Claude Fradette, Didier ou Marie-Soleil. Et leur souriant. Ce sourire d'extrême plaisir du musicien jouissant du travail d'autres musiciens sur ses chansons, Desjardins l'a imprimé dans la face. «Je me remplis de ce qui passe autour. Des fois, j'en oublie de jouer. [Rires.] Quand t'as Normand Guilbeault en colonne vertébrale derrière toi, tu le sens!» Dans l'intro de La maison est ouverte, Guilbeault joue à l'archet. Bourdonnement de tous les diables. «C'est hallucinant. Des fois, les murs shakent... littéralement.»

Mais surtout, surtout, vous constaterez ceci: le répertoire du spectacle de Richard Desjardins en est un d'espoir et de beauté. À opposer à l'horreur du monde. Lucky Lucky est au programme, Va-t'en pas et Jenny aussi. C'est un virage notable: dans ses autres spectacles, Desjardins s'appliquait plus à dénoncer, à revendiquer, à mettre en mots l'horreur. «C'est pas réfléchi. Mais avec l'enveloppe lyrique que j'ai avec ces musiciens-là, c'est sûr que j'ai ressorti plus de chansons d'amour. Pour moi, c'est un choix musical, mais si ça donne cette impression-là, vous m'en voyez réjoui.»