Une affaire de point de vue

En 2018, les lauréats du projet Génération ont été invités à composer pour un ensemble de dix musiciens : un quatuor à cordes, un quatuor de vents (flûte, clarinette, basson, cor), percussion et piano.
Photo: ECM+ En 2018, les lauréats du projet Génération ont été invités à composer pour un ensemble de dix musiciens : un quatuor à cordes, un quatuor de vents (flûte, clarinette, basson, cor), percussion et piano.

C’est en août 2017 que le jury a désigné, sur 60 candidatures, les quatre musiciens canadiens de moins de 35 ans destinés à participer au projet Génération 2018 de l’ECM +. En février 2018, des ateliers de composition ont réuni les heureux élus à Montréal auprès des musiciens de l’ECM +. Chaque compositeur a ensuite eu six mois pour peaufiner une pièce présentée lors de cette tournée de concerts à travers le Canada et dont Montréal est la quatrième étape, avant Québec, Winnipeg, Ottawa et Toronto.

Le gagnant remportera une bourse de 6500$ et le lauréat du public glanera 2000$. L’opération Génération de l’ECM + a lieu tous les deux ans et la cuvée 2016 avait été une bonne surprise, très diversifiée. En 2018, les lauréats, tout aussi divers et qui n’y vont pas avec le dos de la cuiller, ont été invités à composer pour un ensemble de dix musiciens : un quatuor à cordes, un quatuor de vents (flûte, clarinette, basson, cor), percussion et piano.

Éloquentes entrevues

Dans la formule de Génération 2018, chaque compositeur, interrogé par Gabriel Dharmoo, a eu la chance de présenter son oeuvre. Tous l’ont fait en français et de petits extraits joués par les musiciens illustraient les procédés d’écriture ou idées maîtresses.

Même si certaines prétentions apparaissent hardies, toutes ont des sources tangibles relayées par les compositions. Chaque préambule, très éloquent, en disait extrêmement long, et comme chaque compositeur était cohérent avec lui-même, résumer ces perspectives vous donnera la meilleure vision des choses.

Formé à Birmingham, le Québécois Patrick Giguère parle d’impatience et de rythmes qui vont vers l’avant. Pour celui qui s’intéresse à la « physicalité », le piano est une métaphore de sa propre personne en train de chercher des accords.

James O’Callaghan, à l’opposé, s’ouvre au monde extérieur et nous parle de l’environnement des salles dans lesquelles la musique est créée. Il a enregistré des ambiances sonores, qu’il fait mimer par les instruments, et mélange le tout (électronique et acoustique).

Sophie Dupuis s’intéresse aux photographies en noir et blanc de Gregory Crewdon. Elle y scrute la fragilité de l’âme humaine et les tensions, voire les psychoses. Enfin, Thierry Tidrow, le facétieux de la bande, qui parsème sa partition d’émojis, se penche sur la dépendance à la consommation, la publicité, le bonheur temporaire et les émotions codifiées. À travers des « gestes plus grands que nature », il aime « créer des attentes pour les combler ou les déjouer ».

Une large palette

Ai-je vraiment besoin de vous faire un dessin pour vous décrire lequel de ces quatre créateurs m’a laissé totalement indifférent par ses « emberlificotages » rythmiques gesticulatoires autocentrés ? Je me pencherai donc sur l’environnementaliste, la scrutatrice des âmes et l’adepte des émojis.

Ce dernier, Thierry Tidrow, est effectivement un sacré numéro qui réintroduit une dimension perdue dans la création musicale : l’humour. Si le titre n’était déjà pris par Mika, l’oeuvre pourrait s’intituler Life in Cartoon Motion, tant on a l’impression d’assister à des emballements fous d’un dessin animé de Tex Avery qui déraperait complètement. Les musiciens y vont de bruits avec leur voix et Tidrow, qui ne rechigne pas à la consonance, utilise le piano comme un instrument à clavier alors que ses collègues s’amusent beaucoup à jouer dedans.

Sophie Dupuis a déjà du métier. C’est elle qui compose la musique la plus horizontale, avec des lignes, et déploie le travail le plus fin et varié sur les percussions. C’est très curieux, mais on a l’impression de reconnaître plusieurs fois la cellule mélodique des paroles « Une histoire d’amour » de Francis Lai perpétuellement battue en brèche par des dissonances. Les séquences (« portraits ») sont clairement différenciées.

En matière de créativité, James O’Callaghan est le plus fécond. Son imbrication entre les sons électroniques enregistrés et l’imitation de ces mêmes sons par les instruments est très astucieuse. Intéressant d’écouter cela au lendemain d’Atmosphères de Ligeti à l’OSM, Ligeti qui, en 1961, imitait les sons électroniques avec un orchestre. Dans sa démarche, O’Callaghan pousse les expérimentations à leur maximum et utilise une violoncelliste soliste liée à l’électronique, elle aussi. La limite est que la composition juxtapose des séquences opérant assez uniformément par accord initial et diffraction sonore, ce qui, sur une quinzaine de minutes, apparaît un peu comme un procédé récurrent.

Je me garderais bien d’effectuer un classement de ces créateurs. Mais j’ai quand même bien envie de savoir sur quoi James O’Callaghan va poursuivre ses recherches et vers quoi l’impertinent Thierry Tidrow va s’orienter dans le futur.

Génération 2018

Patrick Giguère (Québec) ; L’inévitable idéalisme. James O’Callaghan (Colombie-Britannique) : Close/Close. Sophie Dupuis (Nouveau-Brunswick) : Elles ont peint le crépuscule de noir et de blanc. Thierry Tidrow (Ontario) : Sucrer le bec. ECM +, Véronique Lacroix. Conservatoire de musique, Montréal, jeudi 1er novembre 2018.