Imaginez un coffret

Yoko Ono et John Lennon posent pour les photographes à Cannes en 1971, où ils présentaient leurs films «Apotheosis» et «The Flu».
Photo: Agence France-Presse Yoko Ono et John Lennon posent pour les photographes à Cannes en 1971, où ils présentaient leurs films «Apotheosis» et «The Flu».

En 1971, le quotidien même du couple Yoko Ono-John Lennon se veut oeuvre d’art. C’est beaucoup l’idée de Yoko, pour laquelle tout est performance; John, qui ne s’est jamais engagé à moitié, joue très volontairement le jeu. Des caméras suivent le fusionnel couple au déjeuner au lit, et dans toutes leurs activités privées et publiques. Le film d’art et d’essai Imagine, signé Yoko Ono et John Lennon, les montre en interminables promenades sur les terres de leur domaine d’Ascot, en Angleterre, en discussion avec un clochard à la porte de leur immense maison, en compagnie de légendes du cinéma (Fred Astaire, Jack Palance) et d’incontournables de la scène new-yorkaise (Warhol, Dick Cavett)… ainsi qu’en studio durant l’enregistrement de ce qui deviendra l’album Imagine.

Quatre décennies et demie plus tard, on peut dire : merci, Yoko. Pas tellement pour la propension qu’elle a à se planter systématiquement au milieu du plan et à chuchoter des secrets d’importance capitale en pleine séance de How Do You Sleep ? Pas tellement non plus pour les hurlements de ses pièces intitulées Don’t Count the Waves et In Bag, qui réveillent tous les morts de l’ancestrale Albion. Merci tout simplement parce que, sans son insistance, on n’aurait pas ce DVD et ce coffret. On n’aurait pas ces images de Lennon avec Phil Spector en train d’harmoniser pendant le refrain d’Oh Yoko ! On n’aurait pas George Harrison avec son ex-Beatle de copain en train de se marrer en évoquant les autres p’tits gars de Liverpool.

Révéler l’histoire tout en la révisant

Sans l’accord, les archives, la participation de Yoko Ono, nous n’aurions pas ce coffret passablement définitif, qui nous fait vivre les séances d’enregistrement, non seulement par un accès extraordinaire aux pistes de travail, mais par une phénoménale quantité de matériel entourant la création de chaque titre : extraits d’entrevues, extraits de discussions entre les musiciens, sans compter la bonne centaine de photos jamais vues. Le prix à payer n’est pas si élevé : je ne parle pas ici de monnaies sonnantes et trébuchantes (à moins de 100 $ pour la Super Deluxe Edition, et moins de 20 $ pour le DVD, c’est vivable), je parle du coût éditorial. Les moments de tension entre John et Yoko, vus dans d’autres documentaires plus indépendants, sont effacés : leur bonheur ne peut être qu’absolu, et Yoko ne manque pas de relever toutes les citations prouvant sa participation à l’écriture, aux arrangements et à la réalisation. Oui, c’est un court poème d’elle qui a inspiré Imagine, la chanson. Oui, elle a écrit quatre lignes de Happy Xmas (War Is Over) : on l’entend d’ailleurs les chanter toute seule dans l’un des mixages fournis, et c’est là que l’on bénit les pistes de choeurs et les strates d’écho empilées par Spector. Artiste conceptuelle, certes, mais chanteuse ? I think not.

Bref, on a presque tout. Est-ce trop ? Ça dépend de la valeur que vous accordez aux dix chansons de l’album d’origine, que l’on retrouve ici en tout un tas d’états. Prenons la célébrissime chanson-titre en exemple : on obtient le démo d’Imagine, la prise un d’Imagine, la prise dix d’Imagine, la version connue d’Imagine en divers mixages (5.0, stéréo, quadraphonique), les cordes d’Imagine avec rien d’autre, etc. Personnellement, je ne me lasse pas de plonger en apnée dans le processus de création d’un John Lennon. Et je me repais des solos de guitare slide de George Harrison dans Crippled Inside, Gimme Some Truth et How Do You Sleep ? (la chanson qui envoie plein de vacheries à Paul McCartney : on est en plein psychodrame post-Beatles). Ça permet d’imaginer ce qu’aurait pu être la suite d’Abbey Road, d’entendre la progression d’un son où la slide de l’un et les tendances funky-reggae de l’autre se complètent et s’enrichissent encore. Gimme Some Truth avait été tâtée par les Beatles durant les séances de janvier 1969, faut-il le rappeler : il manque d’autant plus cruellement l’harmonie que Paul avait alors improvisé…

La grande récompense

Le quatrième CD, intitulé Imagine — The Evolution Documentary, est en cela particulièrement fascinant : cela s’apparente à un balado, portrait audio avec commentaires des participants à mesure que chaque chanson se structure et prend forme. On y retrouve le John excité, impatient, insatisfait du temps des Beatles, qui cherche constamment un son, un groove, fourmillant d’idées mais rarement souriant. Son degré de concentration est aussi grand que les interventions de Yoko auprès des musiciens sont superflues : il faut la voir et l’entendre expliquant à l’as pianiste Nicky Hopkins, vétéran collaborateur des Beatles et des Stones, comment jouer telle ou telle ligne. Et ensuite voir et entendre John au travail avec Hopkins, Harrison, Klaus Voormann, Alan White. En studio, c’est le grand constat que permet ce coffret, le John de l’entité « JohnetYoko » redevenait John Lennon, le musicien inspiré, le chanteur intense. C’est le grand mérite de la Yoko Ono d’aujourd’hui : en nous révélant son John, elle nous redonne le nôtre.


Imagine : The Ultimate Collection
Super Deluxe Boxed Set (4 CD + 2 Blu-ray), John Lennon, Apple/Universal

Imagine/Gimme Some Truth (DVD)
John Lennon et Yoko Ono, Eagle Vision/Universal