Le chaos orchestré de Julia Holter

Julia Holter cherche à cultiver le mystère pour que «l’auditeur puisse lui-même se forger une idée, se faire une compréhension de la musique et de sa signification».
Photo: Frazer Harrison Agence France-Presse Julia Holter cherche à cultiver le mystère pour que «l’auditeur puisse lui-même se forger une idée, se faire une compréhension de la musique et de sa signification».

Aviary, le cinquième album studio de Julia Holter, débute par une tornade orchestrale baptisée Turn the Light On. Les staccatos de violons qui virevoltent, les roulements de tambours, sa voix théâtrale surfant sur ces houleuses vagues sonores. Quinze chansons, quatre-vingt-dix minutes de totale liberté durant lesquelles la pop et la musique contemporaine expriment à l’unisson « la cacophonie de notre époque », comme nous l’explique l’auteure, compositrice et interprète, jointe chez elle en Californie.

« J’ai beaucoup réfléchi sur mon travail, pourquoi ma musique n’avait jamais été engagée politiquement, explique Julia Holter. J’ai réalisé qu’au fond toute musique est politique. L’art, quel qu’il soit, est politique, puisqu’il est créé par un artiste appartenant à une société — les artistes ne sont pas coupés du monde. Nous vivons dans une époque où tout le monde réfléchit de manière politisée. C’est une bonne chose et c’est assez nouveau pour moi de concevoir le monde, et ma musique, de cette manière. »

Sur Aviary, la musicienne ne nomme ni Trump, ni la menace climatique, ni le mouvement #MeToo, ni l’écart grandissant entre les ultrariches et le reste de la population. Holter est plus subtile que ça et, d’ailleurs, comme elle l’admet elle-même, la protest song, ce n’est pas exactement son truc. Par contre, exsuder l’angoisse du monde à travers ses compositions, traduire l’urgence par des orchestrations poignantes et lumineuses, ça, elle sait faire, ainsi qu’elle l’avait déjà prouvé sur ses deux précédents albums, Loud City Song (2013) et Have You In My Wilderness (2015), deux fameux disques de pop d’avant-garde salués parmi les meilleurs albums parus dans leur année respective.

Moins « traditionnel » dans sa composition que le précédent album, Aviary représente la somme des talents de Holter, l’une des musiciennes les plus intelligentes de notre planète pop. Mise en garde : plusieurs écoutes d’Aviary sont nécessaires avant de saisir l’ampleur de l’oeuvre, tantôt plus formelle dans ses passages rythmés évoquant la pop curieuse de Brian Wilson, tantôt superbement impressionniste dans ses structures ouvertes et ses arrangements de cordes, cuivres et synthétiseurs inspirés.

« J’ai le sentiment que c’est un album espiègle et ouvert qui invite à gens à l’écouter comme ils le sentent, différemment, en s’y frayant leur propre chemin », abonde Julia Holter, formée au piano classique, détentrice de deux diplômes universitaires en composition musicale (de l’Université du Michigan puis du California Institute of the Arts), qui a lancé sa discographie avec un doublé d’albums instrumentaux (Tragedy, 2011, Ekstasis l’année suivante), conceptuels et majoritairement électroniques, faute d’avoir les moyens de se payer un orchestre. « Le genre d’oeuvre que j’aime est celui qui me laisse entrer et m’invite à y trouver le sens que je veux. Ainsi, j’ai toujours cherché à cultiver le mystère pour que l’auditeur puisse lui-même se forger une idée, se faire une compréhension de la musique et de sa signification. »

Lectrice avide, Holter a déniché le thème de cet album dans les bouquins qu’elle dévore : « Ces chansons ont pris forme lorsque j’ai su identifier les images médiévales qui me fascinent depuis tant d’années — je ne sais pas pourquoi je m’intéresse tant à cette époque, mais je savais que je voulais aborder les thèmes médiévaux ; or je me suis plongée dans ces lectures. » Sur Aviary, elle cite un célèbre troubadour occitan du XIIe siècle (sur la pop baroque de Chaitius) et La divine comédie de Dante (sur le mantra I Shall Love 2), entre autres références littéraires.

Le thème aviaire de son album (le titre se traduit par « volière ») fait référence à l’image qu’elle a des souvenirs, comme des oiseaux. « J’ai ressorti l’ouvrage The Book of Memory : A Study of Memory in Medieval Culture de Mary Carruthers, que j’avais lu il y a dix ans, et j’ai sculpté mon univers autour de ça. La volière, les cages d’oiseaux, une image pour les souvenirs qu’on emmagasine — des souvenirs, des oiseaux beaux parfois, ou criards et épeurants autrement, et tout ça qui s’envole dans notre tête. Cette dualité, la beauté, la laideur, est très présente dans l’album ; par exemple, j’aime les notes aiguës et criardes qui paraissent dures à la première écoute, mais que je finis par trouver très belles », comme sur Everyday Is an Emergency, que l’on comparerait à certaines oeuvres du grand compositeur hongrois György Ligeti.

« Récemment, je me suis plongée dans l’histoire du XIVe siècle, abonde la trentenaire, qui sera en concert le 24 février à la Sala Rossa. C’était l’époque de la peste bubonique et des croisades ; or tout ça me paraît encore d’actualité. Nous sommes encore en croisade. Les problèmes environnementaux, la crise des migrants et des gens au pouvoir qui étouffent le sentiment d’empathie… C’est aliénant et déprimant, et il est difficile, en tant qu’artiste, d’agir, ou de réagir face à cette situation. On se sent dans une période très conservatrice, notamment dans les arts, la musique ; j’ai le sentiment que le seul moyen d’échapper à ça est de faire vraiment ce dont on a envie. Si je suis capable de faire ce que je veux maintenant, autant le faire, parce que je ne sais pas pour combien de temps j’en serai encore capable. »