Stéphanie Boulay, la force du dévoilement

L’album porte le titre d’une des chansons: «Ce que je te donne ne disparaît pas». Ça résume parfaitement le geste solo de Stéphanie Boulay. À la fois main tendue et poing levé.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir L’album porte le titre d’une des chansons: «Ce que je te donne ne disparaît pas». Ça résume parfaitement le geste solo de Stéphanie Boulay. À la fois main tendue et poing levé.

Trois fois les yeux dans l’eau. Sur huit chansons. Trois fois « la corde à linge de mes cils pesante de gouttes à sécher », comme chante Stéphanie Boulay dans Ta fille. La première fois, c’est pendant Ta fille, justement, le premier titre. Ce couplet-là, surtout : « Dis-moi, pourquoi donc se défilent / Les amours, les amitiés / J’en ai eu, j’en ai perdu mille / C’est toujours à recommencer. » La deuxième fois, c’est durant la chanson d’après, Des histoires qui ne seront jamais finies, à propos des disparus que l’on sent toujours là : « J’ai gardé votre élan, vous êtes encore ici. » Et la troisième fois, c’est à la fin de l’album, pendant Je pourrai plus jamais, une chanson qui dit à quel point l’arrivée d’un enfant change la donne : plus question de s’« enfuir », de « faillir », de « mentir », de « faiblir »… ou d’en finir. « Je pourrai plus jamais mourir… »

Pourquoi ça m’atteint autant, ton album solo, Stéphanie Boulay ? « Ça me rassure que ça te fasse ça, me renvoie-t-elle en souriant. Je me suis demandé si ça pouvait avoir une portée plus grande que féministe. Ça me dit que si ça peut toucher le toi bienveillant, si tu peux entendre ma voix, tu ne seras pas le seul. » Il n’y a rien comme le dévoilement de soi pour comprendre que les grandes peurs, les grands doutes, sont le lot de l’être humain. Même si la réalité qu’elle décrit concerne d’abord les femmes, sa soeur Mélanie, elle-même : « Maman tu sais t’as fais ta fille / Pleine de défauts à cacher / Pleine de bobos à guérir / Maman ton bébé se maquille / Sinon personne ne la désire / Le soir quand elle se déshabille / Maman ta fille est fatiguée… »

Dépasser la peur de déplaire

« J’en reviens pas d’avoir écrit ça, tu sais ? Oser mal paraître. Quand on est une femme d’un certain âge, j’en ai beaucoup parlé avec mes amies de filles, il y a une place dans laquelle on est tout le temps, tout le temps, que ce soit dans le travail, dans nos prises de position, ou même physiquement : on ne peut pas sortir de ce cadre où il faut rester désirables. Dire “je m’aime pas” ou “je me trouve laide”, c’est pas recevable. J’aurais jamais pu écrire Ta fille avant, j’aurais eu trop peur de déplaire. »

Libérée de moi. De mes attentes envers moi. De ce que les gens attendent de moi. Une fois revenue, le disque s’est fait tout naturellement, je me sentais bénie, j’avais juste à cueillir les chansons comme des fruits mûrs.

Avant quoi ? Stéphanie offre deux réponses, l’une collective, l’autre personnelle. La chanson a bénéficié de la poussée vers la vérité qu’a suscitée le mouvement #MoiAussi, expérience de solidarité. Et la chanson a résulté d’une vraie confrontation avec la solitude. « Quand Mélanie et moi, on a arrêté les shows parce qu’elle allait avoir son bébé, je me suis retrouvée devant rien. Rien rien rien. Je venais aussi de me séparer de mon chum. J’ai passé des mois à me demander qui j’étais en dehors des Soeurs Boulay. Après, je suis partie aux États-Unis en road trip dans le vague but d’écrire, mais je savais pas où je m’en allais. Physiquement et dans ma vie. J’étais toute seule dans une chambre d’hôtel à Providence, au Rhode Island, toute seule comme j’avais jamais été toute seule, quand j’ai écrit Ta fille et Je pourrai plus jamais. J’étais censée partir un ou deux mois, je suis revenue après deux semaines. La solitude m’avait libérée. »

Libérée de quoi ? « Libérée de moi. De mes attentes envers moi. De ce que les gens attendent de moi. Une fois revenue, le disque s’est fait tout naturellement, je me sentais bénie, j’avais juste à cueillir les chansons comme des fruits mûrs. Et depuis que c’est enregistré, que c’est fini, les choses se sont placées dans ma vie. J’ai acheté un chalet avec ma soeur. Et là je suis full bien. Je pense que c’est la première fois que je dis que je suis fière de moi. Je me trouve bonne. Good job ! Vraiment. » Elle me regarde fièrement, tête haute. Elle est fière de tout, fière d’avoir passé à travers le miroir de la solitude, fière de ce qu’elle a trouvé de l’autre côté, fière d’en avoir tiré la matière de chansons sans autre filtre que la beauté des mots et des mélodies, et fière d’avoir compris l’essentiel : « On a recommencé à travailler sur de nouvelles chansons, ma soeur et moi, et si je sais maintenant que je peux m’en sortir toute seule, ça m’a confirmé qu’en tous points et en tous lieux, je me sens mieux avec elle. »

La scène en toute vulnérabilité

Le constat est encore plus net sur scène, même si Stéphanie chérit chaque moment de l’expérience encore toute neuve des premières parties en solo, avant Safia Nolin ou Philippe Brach ou, dans le cadre de Coup de coeur francophone le 8 novembre au Club Soda, juste avant Philippe B et son Alphabet. « C’est encore shaky, mais je le vis. Les premiers shows, je voulais encore être parfaite, solide, être vraiment à l’aise pour fronter, mais je commence à faire le deuil de ça, à faire la paix, à accepter qui je suis, toute seule devant les gens. » Opération désamorçage. Variante pratique de la chanson Ta fille. « Je n’ai plus peur de dire aux gens que je suis nerveuse, que je suis à la base très imparfaite, que je ne suis pas une chanteuse techniquement impressionnante et que je vais juste faire mon gros possible. En toute vulnérabilité. » Oui, quand elle se tourne, son regard cherche Mélanie. « À toutes les chansons. Avec ma soeur, on communique tellement bien, c’est comme si on avait un lien télépathique, elle me solidifie énormément. Je mesure à quel point. »

L’album porte le titre d’une des chansons : Ce que je te donne ne disparaît pas. Ça résume parfaitement le geste solo de Stéphanie Boulay. À la fois main tendue et poing levé. L’auteure-compositrice s’est affirmée, et l’on retrouve en même temps la candeur émotionnelle des débuts, une sorte de renouvellement des voeux. Ce n’est pas par hasard si la dernière fois qu’un disque m’avait ainsi titillé la glande lacrymale, avait ainsi fait craquer mon armure, ma carapace, mon masque, c’était Le poids des confettis, le premier album des Soeurs Boulay. Il y a entre Sac d’école, chanson d’il y a cinq ans, et Ta fille un lien, un chemin parcouru, un véritable espoir. La grande récompense de ce que Stéphanie appelle sa « parenthèse solo », c’est la force qu’elle confère. À la plupart des femmes et à pas mal d’hommes, cet album donnera envie d’avancer. « Mon Dieu, je le souhaite. Au départ, les chansons, tu les écris parce que tu veux aller mieux, mais ultimement, le but, c’est de faire du bien aux gens. »

Un manifeste pour l’après-#MoiAussi

Au coeur de l’album, une chanson se lève, comme si elle était faite pour être chantée dans de grands rassemblements. Elle s’intitule Printemps. Et ça pourrait bien devenir l’hymne à la marche des femmes, un manifeste pour l’après-#MoiAussi.

« On sera douces comme le printemps
On sera vibrantes comme le dégel
On arrachera la peau du serpent
À la fois vulnérables et immortelles
[…]

On se tiendra debout même en rampant
On sera porte-voix de nos tristesses
Nos refus seront beaux comme des serments
Et nos coudes joueront comme des caresses »

Ce que je te donne ne disparaît pas

Stéphanie Boulay, Grosse Boîte. À paraître le 2 novembre. En spectacle dans le cadre de Coup de cœur francophone au Club Soda le 8 novembre.