Le renouveau du blues s’appelle Rhiannon Giddens

Jamais dans l’histoire du blues un artiste n’aura disserté avec autant de constance et de souci pour les détails, si dramatiques soient-ils, de ce que l’esclavagisme signifie pour les Noirs d’aujourd’hui.
Photo: Rick Diamond Agence France-Presse Jamais dans l’histoire du blues un artiste n’aura disserté avec autant de constance et de souci pour les détails, si dramatiques soient-ils, de ce que l’esclavagisme signifie pour les Noirs d’aujourd’hui.

Après les oscars du jazz dispensés par DownBeat, voici ceux du blues, accordés par le mensuel Living Blues, rattaché, on ne le soulignera jamais assez, au Center for the Study of Southern Culture de l’Université du Mississippi. Premier et énorme constat, la chanteuse, compositrice et banjoïste Rhiannon Giddens a remporté la palme du meilleur album de l’année pour son extraordinaireFreedom Highway, publié par l’étiquette Nonesuch.

Pour dire les choses simplement, voire brutalement, cet album est d’une importance si capitale qu’il fait passer les vainqueurs des années récentes pour de bons et braves militants du blues, mais bon… Mais encore ? Rhiannon Giddens ne résume pas le renouveau en cours du blues, elle le symbolise. Cette chanteuse née en 1977 à Greensboro, en Caroline du Nord, est en effet le fer de lance d’un mouvement baptisé par Living Blues : Blues and Protest.

Avec Otis Taylor, le précurseur de ce courant, Eric Bibb, Ben Harper, Fantastic Negrito, Révérend Sekou, qui est véritablement un révérend, Reggie Garrett et Keb’ Mo’, Giddens a ébranlé les colonnes du blues en disséquant ce que leurs vénérables aînés n’osaient pas trop exprimer : l’esclavagisme d’abord, le racisme institutionnalisé ensuite.

Jamais dans l’histoire du blues un artiste n’aura disserté avec autant de constance et de souci pour les détails, si dramatiques soient-ils, de ce que l’esclavagisme signifie pour les Noirs d’aujourd’hui. En attaquant frontalement, si l’on ose dire, le sujet, Giddens nous rappelle que cette histoire, l’esclavagisme, n’est pas vraiment pas terminée. D’ailleurs, le sera-t-elle jamais ?

Il est remarquable de constater que son Freedom Highway fut publié quelques mois après le roman de Colson Whitehead au titre si similaire : Underground Railroad, qui obtint le Pulitzer du meilleur roman ainsi que le National Book Award quelques mois après que Twelve Years A Slave eût obtenu l’Oscar du meilleur film.

On s’en doute, Freedom Highway, dont l’architecture sonore est dominée par les instruments acoustiques, est une profonde réflexion provoquée par des événements récents et à l’origine du mouvement Black Lives Matter. Les événements ? L’acquittement du vigile qui avait tué Trayvon Martin en Floride, idem du policier de Ferguson, et d’autres, qu’on oublie. C’est seulement au cours des dernières années que les membres du Klu Klux Klan et auteurs de l’assassinat de quatre jeunes Noires dans une église de Birmingham en 1963 ont été jugés et emprisonnés. Plus de 50 ans après les faits ! C’est seulement l’an dernier que la femme qui disait avoir été sifflée en 1957 par un gamin de 14 ans, Emmett Till, a reconnu avoir menti. Till eut le visage… écrasé par des membres du KKK, qui furent eux aussi acquittés. Passons.

Pour faire court, mettons que Rhiannon Giddens, qui, soit dit en passant, est diplômée du fameux Conservatoire d’Oberlin, où elle étudia plus précisément le chant d’opéra, est à la musique d’aujourd’hui, donc pas seulement au blues, ce que Joan Baez, Bob Dylan, Pete Seeger ou Dave Van Ronk furent au début des années 1960 : la voix du refus.

Restons au ras des pâquerettes : Freedom Highway est un manifeste contre la docilité, la soumission. Chapeau et merci.

Pour les autres lauréats de l’année, on vous suggère de consulter : livingblues.com.

Snif, snif ! Hamiet Bluiett, le saxophoniste baryton impérial, est mort à Saint-Louis. Il avait 78 ans. Après avoir fondé le Black Artists Group dans les années 1970, une association autant artistique que politique (yes !), Bluiett a poursuivi un parcours à l’enseigne de l’aventure durant une cinquantaine d’années. Il y avait du corsaire en lui. Ce fut Charles Mingus d’abord, puis la création du World Saxophone Quartet, puis Gil Evans, puis Anthony Braxton, puis une formation regroupant quatre barytons, une autre faite de huit clarinettes… En d’autres termes, le parcours de Hamiet Bluiett fut exemplaire.

De sa discographie, on recommande ceci : Live At The Knitting Factory par le Bluiett Baritone Saxophone Quartet, sur étiquette Knitting Factory. C’est un chef-d’œuvre.