Couperin: le noir lui va si bien…

Chose rare pour un musicien né en 1961, Christophe Rousset est entré très tôt en contact avec la musique de François Couperin (1668-1733).
Photo: Bertrand Pichene Chose rare pour un musicien né en 1961, Christophe Rousset est entré très tôt en contact avec la musique de François Couperin (1668-1733).

La Fondation Arte Musica avait puisé dans le luxueux et le référentiel pour célébrer le 350e anniversaire de François Couperin (1668-1733) en faisant venir Christophe Rousset et les Talens lyriques, même si l’ensemble se réduisait pour l’occasion à cinq éléments. La réponse en matière d’auditoire samedi après-midi n’était pas à la hauteur de la qualité de l’offre.

Il est vrai que la réputation internationale n’est gage de rien. Même avec les formations les plus huppées, en tournée on ne peut être sûr de rien. On se souvient d’avoir fui ici même devant la médiocre prestation des Arts Florissants pour aller goûter à l’exaltation de L’Arpeggiata dans une église du Vieux-Montréal en 2017, tout comme on se remémore une cuisante expérience avec L’Accademia Bizantina, Viktoria Mullova et Ottavio Dantone au Festival Bach en 2016. Avec Christophe Rousset, le haut niveau semble garanti. Comme avec L’Arpeggiata à Pro musica, Montréal a eu droit à un concert des Talens lyriques d’un sérieux et d’une tenue comme si nous étions Londres, Berlin ou Tokyo.

Couperin n’est jamais aussi fascinant que lorsqu’il explore les cinquante nuances de la pénombre. Le concert « Ombre » donné en après-midi est celui qui nous attirait comme un aimant. La messe fut dite en quelques notes.

La Première Suite pour viole de gambe et basse continue est une oeuvre très tardive de Couperin, une épure, dont le Prélude, surtout tel qu’il est joué par Mikko Perkola et Christophe Rousset, contient davantage de musique que l’oeuvre au complet de pas mal de compositeurs de l’époque.

Totalement transfiguré par rapport à son enregistrement Naxos, Perkola semblait cueillir des notes comme autant de confidences de Couperin au terme de sa vie de musicien. Ce Prélude et la fin de la Sarabande grave furent renversants. Qu’importe que le gambiste ait semblé moins à l’aise dans la Gigue, et ait simplement mené à bon port la Passacaille : si, comme la Symphonie inachevée de Schubert, cette Première Suite de Couperin se terminait sur cette Sarabande et n’avait donc, malgré elle, pas la structure d’une suite de danses, je parierais que, jouée ainsi, elle serait considérée comme une oeuvre mythique et prophétique de l’histoire de la musique.

Christophe Rousset n’avait pas exagéré dans sa description des pièces pour clavecin. Impeccables et classiques Idées heureuses, mais, surtout, hallucinantes Ombres errantes. « Les ombres errantes convoquent tout ce que Couperin sait faire : dilater le temps et créer avec trois notes un monde de sonorités et d’harmonies inouïes. Chaque fois que je joue cette oeuvre, j’ai l’impression d’emmener le public très loin dans un monde affectif et sonore que peu de compositeurs sont capables d’engendrer », nous disait l’interprète. Dans une sorte de flottement étrange, l’oeuvre semble matérialiser en sons la raréfaction de l’oxygène.

Après cela, les sublimes Leçons de ténèbres du Mercredi Saint furent à la hauteur des espérances. Christophe Rousset avait amené ici deux voix idéales : Amel Brahim-Djelloul, le feu (1re Leçon), et Eugénie Warnier, l’eau (2e Leçon), les deux s’alliant dans la 3e Leçon. Voix idéales parce que ni trop lourdes ni trop blanches, distinctes (Warnier plus claire) mais point trop différentes.

Inoubliable sensualité des mélismes d’Amel Brahim-Djelloul sur « Beth » ou « Mem » et formidable intelligence de Christophe Rousset dans son alternance orgue/clavecin dans l’accompagnement : Couperin ne pouvait être mieux honoré.

Journées Couperin

Programme 1 : Ombre. Première Suite pour viole de gambe et basse continue, extrait des Pièces de viole (1728). Les idées heureuses et Les ombres errantes, extraites des Livres de pièces pour clavecin. Trois Leçons de Ténèbres pour voix et basse continue. Les Talens lyriques : Eugénie Warnier et Amel Brahim-Djelloul (sopranos), Mikko Perkola (viole de gambe), Christophe Rousset (orgue, clavecin et direction). Salle Bourgie, samedi 20 octobre 2018.