L’autre Rachmaninov de Yannick Nézet-Séguin

Daniil Trifonov est l’un des grands pianistes révélés lors de la présente décennie.
Photo: Jessica Griffin Philadelphia Orchestra Daniil Trifonov est l’un des grands pianistes révélés lors de la présente décennie.

Vendredi 12 octobre, une semaine après les concerts Rachmaninov de Yannick Nézet-Séguin avec Nicholas Angelich à Montréal, Deutsche Grammophon publie Destination Rachmaninov – Departure, un CD enregistré à Philadelphie par le chef québécois et le pianiste russe Daniil Trifonov.

Daniil Trifonov est l’un des grands pianistes révélés lors de la présente décennie. Troisième prix au ConcoursChopin 2010 et Vainqueur du ConcoursTchaïkovski 2011, le Russe âgé aujourd’hui de 27 ans a ébloui le public montréalais en étant le soliste de Kent Nagano dans le 3e Concerto de Prokofiev, qu’il joua ensuite en tournée avec l’OSM.

Choix évident et incontesté parmi les nouveaux artistes du catalogue Deutsche Grammophon, Daniil Trifonov grave à Philadelphie les Concertos de Rachmaninov dans le cadre d’un projet Rachmaninov de grande envergure qui inclura les oeuvres symphoniques. DG avait besoin d’actualiser sérieusement son catalogue du compositeur : la seule intégrale des concertos de son histoire (Vasary-Ahronovitch), peu déterminante, a été exploitée jusqu’à la corde et son intégrale symphonique honorablement sérieuse (on ne parle donc pas de Pletnev) remonte à 35 ans avec les enregistrements de Maazel à Berlin.

Trois ans d’écart

Un premier volet de l’association Trifonov-Nézet-Séguin était paru en 2015 : la Rhapsodie sur un thème de Paganini, dans un disque intitulé Rachmaninov Variations. Destination Rachmaninov est composé de deux documents distincts : un 2e Concerto enregistré en avril 2018 et un 4e Concerto gravé en public en octobre 2015. En sandwich entre les deux, les transcriptions de Rachmaninov pour piano seul de la 3e Partita de Bach.

Il y a évolution du partenariat entre la Rhapsodie et le 4e Concerto, d’une part, et le 2e Concerto de l’autre. Cette évolution, positive, va dans le sens d’un plus grand creusement, d’une plus grande identité, autant pianistique qu’orchestrale. En 2015, Trifonov est brillant, virevoltant et le chef se montre un accompagnateur attentif, avec une captation sonore qui semble être une « photographie sonore ». En 2018(2e Concerto), les choses sont plus fermement affirmées (piano) et plus subjectivement engagées (orchestre) avec une prise de son plus nette et fouillée. Le chef semble dire à ses troupes : montrons-leur qu’on est à Philadelphie ! Quant au pianiste, il accomplit avec intégrité, brio et solidité cette vision « russe », droite et campée qu’on imaginerait entendre sous les doigts de légendes du piano (Richter, Ashkenazy…), mais qu’au fond ceux-ci ne nous livrent pas vraiment.

Les bilans sont multiples. Pour ce qui est de remplacer avantageusement Vasary-Ahronovitch chez DG, la question ne se pose même pas. En ce qui concerne ce qui s’en vient, le2e Concerto, qui ressemble à un vrai produit prémédité pour le disque, est de très bon augure pour le 3e, enregistré la même semaine. Il reste la comparaison Trifonov (disque) face à Angelich lors des concerts du début octobre. Sur ce point, autant mon intellect et mes yeux rivés sur la partition admirent le premier, autant mon coeur va au second.

Les deux pianistes sont éminents, et on ne peut que rêver de voir un éditeur offrir une intégrale à Nicholas Angelich et ce dernier y oser ce qu’il fait en concert. Si les concertos de Rachmaninov étaient une cathédrale, Trifonov serait ses piliers et Angelich ses vitraux. Mais une fois que l’on a entendu la fin du 2e mouvement du 4e Concerto par Angelich, malgré soi, on recherche cette lumière, puisqu’on vient de découvrir, ébahi, qu’elle existe !

Daniil Trifonov - Destination Rachmaninov - Departure

 

Rachmaninov: Concertos pour piano et orchestre n° 2 et 4.

Daniil Trifonov, Orchestre de Philadelphie, Yannick Nézet-Séguin

DG 483 5335.