«Le grand nulle part»: Monsieur Mono tout seul

«Il y a quelque chose de l’expérience humaine de base là-dedans. Ça me concerne, ce que je raconte, mais la douleur, la peine, le rejet, on vit tous ça à divers degrés», confie Éric Goulet.
Photo: Marie-France Coallier «Il y a quelque chose de l’expérience humaine de base là-dedans. Ça me concerne, ce que je raconte, mais la douleur, la peine, le rejet, on vit tous ça à divers degrés», confie Éric Goulet.

Ce n’est pas le premier album de chansons tristes à propos d’une rupture particulièrement déchirante, fut-elle assortie d’une trahison. Mais on a l’impression que c’est la seule et unique fois que ça fait mal comme ça doit faire mal quand Éric Goulet, dans son habit sombre de Monsieur Mono, s’installe au piano et chante terriblement doucement ces mots : « Tu dis que je suis devenu laid, c’est vrai/La peine m’a brûlé le coeur, tu sais/Me dis-tu la vérité jamais ?/Quand tu te mets belle pour lui, je sais/T’as acheté la même robe/Que tu avais perdue/Celle-là même que tu portais/Le soir où il t’a eue/À mon insu » (Confession d’un homme laid).

Du Richard Desjardins avec le moins de poésie possible, du George Jones sans pedal steel pour pleurer : c’est ce qui me vient en tête pour décrire Le grand nulle part, troisième album de Monsieur Mono. Un disque dont même la petite pochette en carton recyclé semble fragile, biodégradable au simple contact avec l’air (il y aura aussi un vinyle… transparent : il n’y a pas de hasard). Ça tient ensemble par la musique : la voix, le piano, l’accompagnement discret des Mario Légaré, Andre Papanicolaou, Marc Chartrain, le quatuor Esca et ses cordes qui tissent un filet de sauvetage quand les mots menacent de se défaire en morceaux.

Comment notre vétéran auteur-compositeur-interprète — et conjoint, et père — a-t-il pu ainsi mettre le doigt sur le bobo jusqu’à y enfoncer le bras, le coeur, le corps entier (Monsieur Mono n’est pas gros, mais tout de même) ? C’est dans mon bureau plein de disques et d’instruments de musique que je le lui demande : une zone sécuritaire, en quelque sorte. Éric Goulet répond : « Disons que c’est une grande chance pour moi d’avoir eu Monsieur Mono pour me permettre de ne rien retenir. Le premier album de Monsieur Mono, c’était des tounes qui auraient pu être faites par Les Chiens [son groupe rock, faut-il rappeler], mais j’ai compris qu’en me présentant sous ce chapeau-là, je me donnais la permission d’ouvrir toutes les fenêtres et toutes les portes. Et là, je le savais, je n’ai pas hésité, ça s’imposait. »

L’essentielle justesse de ton

Cet album me hacherait menu s’il n’était en même temps si extraordinairement beau, d’une beauté qui tient à l’artisanat chansonnier de Goulet, mais surtout à la justesse de ton. L’émotion n’est pas tartinée pour tartiner, il y a un souci de la rime et c’est tout. Le strict minimum : pas un accord ne vient dramatiser, sursignifier, alourdir le propos. C’est voulu ? « Tout est voulu. Le piano berce plus qu’il n’appuie, c’est de ça que j’avais besoin, pas plus : à la guitare acoustique, les chansons auraient été suffocantes, trop nues. Au début, pour l’intro de Viré à l’envers, c’était pas des cordes, c’était un harmonium, et c’était insupportable, trop gothique. Je voulais faire un album qui soit écoutable et… utile. »

Utile ? « Il y a quelque chose de l’expérience humaine de base là-dedans. Ça me concerne, ce que je raconte, mais la douleur, la peine, le rejet, on vit tous ça à divers degrés. J’imagine que c’est pas par hasard que le premier album de Monsieur Mono représente mes meilleures ventes jusqu’ici : ça répond à quelque chose. Ça remplit une fonction. » On a besoin de beauté, mais aussi de ne pas être seul dans la souffrance. Nous sommes tous un Monsieur Mono, une Madame Mono. C’est ce qui nous sépare et nous unit. D’où le petit malaise ressenti quant à la gratitude envers Éric Goulet de nous fournir de tels outils pour passer à travers nos propres peines sans rien enfouir. « C’est correct, ça m’a aidé le premier. »

Combien d’heures épargnées chez le psy ? « Heureusement et malheureusement que j’ai vécu ça ! » commente-t-il en riant. C’est le grand paradoxe. « C’est vrai : je ne voudrais pas revivre ça, mais je suis content que l’album existe. Ça a été enregistré l’hiver dernier : le temps a passé, je suis rendu ailleurs, et ça me permet d’offrir les chansons aux gens sans qu’ils viennent me voir après les shows pour me consoler… » Il rit. « C’est moi qui les consolerai ! » Clin d’oeil d’Éric Goulet : « Je ne dis pas qu’une ligne ici et là ne viendra pas me chercher… »

Le grand nulle part

Monsieur Mono, Indépendant