Les visages méconnus de Charles Gounod

Le compositeur Charles Gounod, en 1890
Photo: Nadar / Domaine Public Le compositeur Charles Gounod, en 1890

Tout occupé à fêter le centenaire de la naissance de Leonard Bernstein et celui de la mort de Debussy, le monde musical a quelque peu oublié deux anniversaires marquants de 2018 : le bicentenaire de la naissance de Charles Gounod et le 350e anniversaire de celle de François Couperin.

Le nom de Charles Gounod est indissociable de son chef-d’œuvre : Faust. Deux de ses autres opéras sont aussi restés au répertoire : Roméo et Juliette et, moindrement, Mireille. Pour le reste, dans les années 1960 et 1970, on jouait encore fréquemment la Messe en l’honneur de sainte Cécile, une habitude qui s’est perdue. Ses deux symphonies ne se sont pas taillé une place majeure au répertoire.

Hors Faust, la musique de Gounod s’est surtout diffusée par des voies quasi anecdotiques et annexes. Ainsi, sous divers arrangements, par le célébrissime Ave Maria qu’il broda sur le 1er Prélude du Clavier bien tempéré de Bach, par la Marche funèbre pour une marionnette, utilisée par Alfred Hitchcock comme générique de l’émission Alfred Hitchcock raconte et par sa Marche pontificale, composée pour le jubilé de Pie IX en 1869 et dont le Vatican a fait son hymne national en 1949.

Le Centre de musique romantique française du Palazzetto Bru Zane, qui travaille à la préservation et la restauration du patrimoine musical, a heureusement saisi l’occasion du bicentenaire pour travailler sur des éditions de partitions et pour soutenir des projets d’enregistrements élargissant notre connaissance du compositeur.

De l’opéra aux messes

Charles Gounod naît le 17 juin 1818 d’un père peintre qui meurt alors qu’il a cinq ans. Sa mère, qui donne des cours de piano, sera son premier professeur. Au Conservatoire il sera l’élève de Reicha, Halévy et Le Sueur. Son talent est évident : il remporte le Prix de Rome en 1839 avec la cantate Fernand. Hector Berlioz, féroce critique à ses heures, le tient en haute estime.

Son immense succès, Faust, date de 1857. Il renouvellera le triomphe pendant l’Exposition universelle de 1867 avec Roméo et Juliette. Mais lorsque Gounod mourra en octobre 1893, il aura principalement consacré les vingt dernières années de sa vie à composer de la musique religieuse, notamment l’oratorio Mors et Vita (1885), jadis enregistré par Michel Plasson, et la trilogie sacrée La rédemption(1882).

Le Palazzetto Bru Zane a beaucoup œuvré sur Charles Gounod, que ce soit à travers ses propres éditions discographiques ou celles qu’il soutient. C’est dans ce dernier cadre que nous a été révélée une œuvre sacrée inconnue jusqu’ici : Saint François d’Assise (1891).

Considérée comme perdue, la partition a été retrouvée dans les années 1990 et créée en 1996. Laurence Equilbey l’a reprise en 2016 et enregistrée pour Naïve. De manière très surprenante, l’œuvre ne dure que 22 minutes. Assez sulpicienne, elle est belle et simple, misant sur la générosité mélodique, avec deux moments phares : les conclusions orchestrales des deux sections où l’excellent ténor Stanislas de Barbeyrac occupe l’essentiel de l’espace. Hélas, l’objet discographique n’a pas été généreusement ficelé. Avec l’adjonction d’une méditation pour violon de cinq minutes et d’une œuvre de Liszt, il dure 40 minutes. Par ailleurs, la prise de son capte des respirations. Objet de curiosité, donc.

Après un excellent disque de la musique pour piano paru chez Decca, que nous avons commenté ici, le répertoire pour quatuor à cordes a également été exploré en intégralité et confié au Quatuor Cambini-Paris sur étiquette Aparté. Glacé dès la première note, je suis allé voir leur curriculum vitæ. « Le Quatuor Cambini-Paris est un quatuor à cordes français fondé à Paris en 2007, qui joue les répertoires classique et romantique sur instruments d’époque. » Je traduis : le Quatuor Cambini-Paris est un ensemble dont l’objectif premier est de vous faire bien comprendre qu’il joue sur instruments d’époque. Pour un Gounod partiel mais non vinaigré, où l’on entend de la musique et pas des instruments, on s’en tiendra aux trois quatuors enregistrés par les Danel pour Auvidis-Naive. On espère que l’intégrale de ces œuvres louables sera gravée prochainement par des émules des Danel.

Beaucoup plus réussi, chez le même éditeur Aparté, toujours soutenu par la Fondation, le disque de 24 mélodies par Tassis Christoyannis et Jeff Cohen. On pourrait faire largement aussi bien, voire mieux, au Québec (Marc Boucher, Jean-François Lapointe) ou tout simplement rééditer les 16 mélodies enregistrées en 1975 par Bruno Laplante pour Calliope.

Parutions singulières

Non content de soutenir des projets d’éditeurs établis, le Palazzetto publie ses fameux livres-disques sur étiquette Editiones Singulares. Après avoir ressuscité en 2015 à Munich l’opéra Cinq-Mars, qui n’avait pas été joué depuis 1877, Editiones Singulares poursuit sa collaboration avec la Radio Bavaroise en faisant revivre, enregistré en janvier 2018, Le tribut de Zamora, le dernier opéra de Gounod (1881).

L’action se situe au IXe siècle dans l’Espagne arabo-andalouse, entre Cordoue et Orviedo où, au 1er acte, cent vierges espagnoles ont été capturées par Ben-Saïd, ambassadeur du calife de Cordoue, en tribut pour sa victoire à Zamora sur les chrétiens. Harem, meurtres, amours contrariées et fin heureuse pour les amants séparés sont les cadres d’une musique généreuse et experte d’un Gounod au sommet de son art, une musique qui s’améliore au fur et à mesure que l’opéra avance (actes III et IV) et dont l’intérêt culmine dans les cartes postales musicales (orientalisme et espagnolades). Cette résurrection prouve qu’il n’y avait aucunement lieu de jeter cet ouvrage aux orties. L’ardeur d’Hervé Niquet à la baguette aide à l’animer.

Bru Zane complète le portrait de Gounod en ajoutant un volume 6 à sa « Collection Prix de Rome ». On peut y entendre Fernand, qui lui valut le Prix, mais aussi Marie Stuart et Rizzio, 2e Prix en 1837 (Gounod, qui travaillait la composition avec Halévy, avait 19 ans), La Vendetta en 1938, dont l’action se passe en Corse et dont Gounod était très fier mais qui ne fut pas primée. Le second CD est fort intéressant puisqu’il documente le compositeur de musique sacrée, mais dans ses jeunes années (1840-1843). La Messe vocale, a cappella dans un style très « similirenaissant » est un pur bijou. On trouve aussi une Messe de Saint-Louis des Français et une Hymne sacrée plus grandiloquente. Là aussi, Hervé Niquet anime les oeuvres avec grande ferveur.

Signalons pour les collectionneurs d’Editiones Singulares la publication, il y a quelques mois, de La reine de Chypre, opéra de 1841 du professeur de Gounod, Fromental Halévy (1799-1862), composition plus « intéressante » que déterminante, dont la distribution compte deux Québécois : Étienne Dupuis (excellent dans un notable duo « Triste exilé » au début du 2e CD) et Tomislav Lavoie, toujours sous la direction d’Hervé Niquet.

Les parutions

Saint François d’Assise. Laurence Equilbey, Naïve, V 5441

Quatuors. Quatuor Cambini-Paris, Aparté, AP 177

Mélodies. Tassis Christoyannis, Aparté, AP 181

Le tribut de Zamora. Hervé Niquet, ES 1032

Cantates et musique sacrée. Hervé Niquet, ES 1030

Halévy : La reine de Chypre. Hervé Niquet, ES 1031
 

Concert de la semaine

Jean-François Rivest. L’Orchestre de l’Université de Montréal et son chef fondateur lancent leur saison 2018-2019 avec deux oeuvres célèbres du répertoire. Dominique Beauséjour-Ostiguy, 1er Prix du Concours de concerto 2018 de l’Université de Montréal, jouera le Concerto pour violoncelle de Dvorák, alors que le chef dirigera en seconde partie la Symphonie pathétique de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Le programme comportera également une composition de Joshua Bucchi, doctorant à la Faculté de musique. Samedi 13 octobre à 19 h 30 à la salle Claude-Champagne.

Christoph Eschenbach. L’Orchestre symphonique de Montréal reçoit cette semaine le pianiste et chef d’orchestre de 78 ans. Pianiste dans les années 1960, après son prix au Concours Clara-Haskil (1965), Eschenbach a suivi un parcours parallèle à Daniel Barenboim, basculant à la direction d’orchestre dans les années 1970. À Montréal, Eschenbach dirigera notamment le Concerto pour violon (soliste Julian Rachlin) et la 5e Symphonie de Tchaïkovski. Jeudi 18 octobre à 10 h 30 et à 20 h. Samedi 20 octobre à 20 h, à la Maison symphonique.

Une version précédente de cet article, qui affirmait que Charles Gounod avait remporté le Prix de Rome en 1939 plutôt que 1839, a été corrigée.