Ariane Moffatt, de l’âme et du (néo)soul

Ce sixième disque d’Ariane Moffatt montre la musicienne sous des facettes parfois sombres, très personnelles, mais en même temps plus universelles.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Ce sixième disque d’Ariane Moffatt montre la musicienne sous des facettes parfois sombres, très personnelles, mais en même temps plus universelles.

C'est un peu la faute à George, tout ça. En arrivant au monde un peu trop tôt et de manière plus complexe que prévu, le petit troisième d’Ariane Moffatt a fait jaillir quelque chose dans le cœur et dans la tête de la chanteuse. Comme une urgence, un courant électrique qui a alimenté la création — cette fois plus simple — d’un paquet de chansons.

Ce sixième disque d’Ariane Moffatt, intitulé Petites mains précieuses, montre la musicienne sous des facettes parfois sombres, très personnelles, mais en même temps plus universelles, estime-t-elle.

« Après la naissance, en néo-nat, j’apportais mon petit cahier rouge », raconte Moffatt, entourée de ses instruments dans son studio du Mile-End montréalais. « Ç’a été une forme de reprise de contact avec moi, une forme d’arrêt, de call de la vie qui m’a reconnectée avec mon essence. Ç’a donné un disque qui ne digère pas nécessairement la maternité, mais où ce n’était pas grave d’aller n’importe où en moi, même dans des émotions plus sombres. »

Il y a en effet beaucoup d’âme et de vérité dans ces dix nouvelles pièces aux allures de « vraies » chansons. Plus que dans le précédent 22 h 22, où les ambiances dominaient, où il y avait plus de filtres ou de codes dans la poésie, de l’aveu même de la chanteuse.

Dès les premiers mots de Petites mains précieuses, il y a le couple en désarroi. Puis suivent les désillusions, la détresse psychologique, des idées noires, une certaine fatalité, mais avec un peu partout une petite flamme encore en vie, qui vacille mais que l’on cultive.

Est-ce qu’on peut célébrer l’intime, le lien à l’autre, le contact, la chaleur organique, la recherche de l’autre ?

Les mains du titre, c’est « ce qui nous relie », dit Ariane Moffatt. Ce sont celles sur un téléphone — « une fenêtre trop étroite pour deux » —, celles qui se disent adieu, qui brisent la statue des agresseurs ou même qui se déposent « contre le sexe trop longtemps désiré ». Mains multiples, mains baladeuses, mains tendues.

« Est-ce qu’on peut célébrer l’intime, le lien à l’autre, le contact, la chaleur organique, la recherche de l’autre ? lance-t-elle. Je voulais ramener ça à quelque chose de plus humain, comme si c’était peut-être la dernière fois que je pouvais m’exprimer ainsi. Finalement, aujourd’hui, on fait juste se regarder soi-même, dans ses propres algorithmes, dans un monde de plus en plus refermé autour de soi, autour de ce qu’on devine qu’on est, dans ces calculs mathématiques. C’est aliénant. Alors que l’autre, il est là, il est important, surtout dans une période de vie familiale avec trois enfants. Il n’y a rien de plus tangible et concret. »

Des chansons à protéger

Pour Petites mains précieuses, Ariane Moffatt avait aussi la volonté de ne pas s’enfermer dans un concept en amont, ce qui a toujours été un réflexe pour elle. Les cadres l’ont toujours rassurée, dirigée.

« C’est Marie-Pierre Arthur qui, sans malice, m’avait lancé un commentaire du genre : “Eille, t’aimes ça, toi, les concepts !” C’était vrai, mais ç’a m’avait piquée ! Et je me suis demandé ce que ça donnerait si j’enlevais cette boîte-là. »

Moffatt a donc laissé naître une à une ses chansons, en s’assurant « que dans la composition [elle] ne tombai[t] pas tout de suite dans les bébelles et les beats ».

C’est beaucoup au piano que sont nés ces nouveaux morceaux, qui ont ensuite été joués en sessions de groupe en studio avec le bassiste Philippe Brault — aussi coréalisateur —, le guitariste Joseph Marchand, le claviériste Alex McMahon et le batteur José Major.

« On a fait faire des partitions de tout ce que j’avais fait avec les maquettes, pour qu’on parte des structures, précise la chanteuse de 39 ans. Parce que, des fois, tu travailles six mois dans ton studio puis, avec les musiciens, les pièces deviennent complètement autre chose. Oui, c’est excitant sur le coup, parce que c’est nouveau, mais j’avais cette peur de perdre la fragilité de mes versions. Finalement, ç’a été une danse pour conserver ça. »

Du néo-soul

Sans être une copie du son du moment, Petites mains précieuses offre une expérience à la fois électronique et soul. Les textures du disque sont vite montées à la surface, dès l’écriture de la première pièce du disque, Du souffle pour deux. Du fond chaleureux, humain et intime est né le son qu’Ariane Moffatt qualifie de « néo-seventies », de slow funk et de soul.

« Mais il y a beaucoup de “néo”, précise Moffatt. Il fallait me réapproprier ça après, pour que ce ne soit pas un pastiche d’époque. Il y a une touche plus contemporaine, plus personnelle. » Quelque part, les années 1990 viennent jouer du coude avec les années 1970, dans une signature d’aujourd’hui. Ici, même les décennies se tendent la main.

« Vite, vite, l’image que j’avais en tête c’était un feu avec une boule disco qui tourne lentement, confie-t-elle. Et cette image de l’album que tu mets quand t’as peut-être pris la petite bouteille de vin de trop à la fin du souper avec des proches. On peut dire que l’album cadre pas mal bien dans ce décor-là. »

Mère et artiste, ou l’inverse

Si le titre Petites mains précieuses vient de son garçon Henri, Ariane Moffatt précise spontanément au Devoir que l’album n’en est pas un de maternité. « Comme si j’avais besoin de remettre les pendules à l’heure des fois », constate-t-elle.

Reste que ses trois enfants changent sa façon de voir son métier, et surtout de le pratiquer. « C’est un méchant bon challenge que d’être une mère artiste, active, et aussi présente en famille. Il y a quelque chose qui me rend bien fière dans cette quête-là. Mais je ne dis pas que j’ai pas des frustrations avec ça. » Moffatt adaptera sa façon de faire de la tournée, et partira sur les scènes une semaine sur deux. « Ça va peut-être être plus long, mais ce sera moins intense. »

Publiquement, Ariane Moffatt veut aussi « danser » entre une vie d’artiste plus rock et une vie de mère. « Je reste une artiste avant d’avoir des enfants. Je ne suis pas que la maman, mais c’est important aussi. C’est collé à moi. »

Ta statue

En octobre 2017, le jour où plusieurs femmes sont sorties publiquement pour dénoncer Gilbert Rozon, Ariane Moffatt a sorti son crayon et a accouché de la pièce La statue. « Finies les années de l’imposture / De l’hypocrisie d’une culture / Où la honte résonne plus fort que la loi / où le cœur de la femme en silence se débat. » « Comme la pièce Cyborg [sur la technologie], la chanson La statue parle d’un sujet qui est plus social, lié à ma place dans la société. Je trouve que ça demande tellement de courage que je voulais me rapprocher de ça, je voulais apporter ma part. »

Petites mains précieuses

Ariane Moffatt, Simone Records