Charles Richard-Hamelin réalise son rêve d’enfant

Le pianiste ne part pas sur un même pied par rapport aux deux œuvres. Le 2e Concerto, en fa mineur, a pris une importance toute particulière dans sa carrière. À Varsovie, il avait été le seul des finalistes à le jouer.
Photo: Élizabeth Delage Le pianiste ne part pas sur un même pied par rapport aux deux œuvres. Le 2e Concerto, en fa mineur, a pris une importance toute particulière dans sa carrière. À Varsovie, il avait été le seul des finalistes à le jouer.

Le pianiste québécois Charles Richard-Hamelin s’apprête à vivre une semaine pas comme les autres : avec l’OSM et Kent Nagano, il va enregistrer les deux concertos de Chopin.

Les rendez-vous sont fixés jeudi, vendredi et dimanche à la Maison symphonique de Montréal. Les microphones d’Analekta seront rejoints par les caméras de Medici.tv, qui relaieront le concert du 14 octobre en après-midi en direct sur Internet. Pour immortaliser sa vision des deux concertos pour pianode Frédéric Chopin, Charles Richard-Hamelin bénéficiera donc de trois prises.

« Faire un disque avec un orchestre comme l’OSM, c’est comme la réalisation d’un rêve d’enfant », nous confie le pianiste, lauréat du deuxièmeprix au concours Chopin de Varsovie en 2015. Il n’a pas pensé réaliser un tel projet ailleurs, par exemple au Japon, où il est tellement apprécié qu’il y a déjà fait trois tournées cette année et joué ces concertos sous la direction des deux plus grands chefs polonais, Antoni Wit et Jacek Kaspszyk.

« Ce projet doit tout à François Mario Labbé, d’Analekta. C’est lui qui voulait ce premier projet orchestral et a entamé les discussions avec l’OSM. Je remercie l’OSM et Kent Nagano d’avoir accepté », nous dit Charles Richard-Hamelin.

Deux parcours différents

Le pianiste ne part pas sur un même pied par rapport aux deux œuvres. Le 2e Concerto, en fa mineur, a pris une importance toute particulière dans sa carrière. À Varsovie, il avait été le seul des finalistes à le jouer. « C’était ma première fois avec orchestre symphonique ! Je ne l’avais testé qu’une fois, avec I Musici, en version de chambre. »

Il se remémore des questions de l’époque du concours Chopin : « Pourquoi avez-vous choisi le2e Concerto ? » La réponse, franche, n’avait rien de poétique : « Parce que je n’avais pas appris le premier ! »

Depuis ce concours qui a lancé sa carrière, Charles Richard-Hamelin a été associé au 2e Concerto : « Je l’ai joué plus de 50 fois. Cela m’a fait acquérir une expérience qui rend désormais difficile l’écoute de la vidéo du concours. C’était une version assez nerveuse. Je ne sais pas comment j’ai fait pour “survivre”, mais, au fond, j’ai une bonne attitude, je souris même quand je me trompe. On pourrait dire qu’il y a une innocence que j’ai perdue. Mais l’expérience acquise au fil de centaines de concerts est plus précieuse que cette naïveté-là. »

Au cours de ces années, Charles Richard-Hamelin a souvent ressorti la partition, il a expérimenté des avenues interprétatives. Aujourd’hui, il pense avoir « digéré » les choses pour en être arrivé à sa vision.

Le retard par rapport au 1er Concerto, en mi mineur, a commencé à être rattrapé à partir de l’automne 2016. « Ce qui m’a aidé a été de le jouer plusieurs fois en formation de quintette, dans la transcription de musique de chambre. Cette année, je l’ai beaucoup programmé et, même, depuis deux mois, je ne joue que ça. »

Tout de même, Charles Richard-Hamelin ne croit pas « que les deux concertos soient à égalité ». « Je suis à l’aise dans les deux, mais je découvre encore des choses dans le mi mineur, où je me sens encore davantage au stade lune de miel alors qu’avec le fa mineur, j’en suis aux premières années de mariage. »

De manière synthétique, le pianiste dépeint le 1er Concerto comme « dramatique et exubérant » et le2e Concerto comme « fantaisiste et intimiste ». Il espère beaucoup que le public lui donnera des ailes : « Comme je joue deux concertos, cela occupe une bonne partie du concert et il n’y aura pas beaucoup de gens dans la salle qui ne m’aiment pas ! C’est un moment important dans ma vie et dans ma carrière. » De son côté, Kent Nagano a déjà un enregistrement du fa mineur à son actif, avec son épouse Mari Kodama, pour Pentatone.

Modèles et figures tutélaires

L’Orchestre symphonique de Montréal a enregistré les concertos de Chopin sous la direction de Charles Dutoit avec Jorge Bolet pour Decca et avec Martha Argerich pour EMI. On sent Charles Richard-Hamelin très heureux de l’existence du disque Decca : « Connaissant l’héritage de l’OSM, c’est fascinant de comparer les enregistrements Bolet et Argerich, avec Charles Dutoit et l’OSM dans les deux cas. C’est rassurant qu’il y en ait deux si différents, car se mesurer seulement à Martha Argerich, ce serait un peu compliqué ; elle est tellement incomparable. »

Charles Richard-Hamelin aborde la question des comparaisons de manière très détendue : « Ce qui me rassure, c’est la quantité et la variété de choix de versions totalement opposées et convaincantes. » Il cite en exemple Martha Argerich, mais aussi Krystian Zimerman à deux stades de sa vie : le pianiste jeune (avec Kondrachine dans le 1er Concerto, puis Giulini pour les concertos nos 1 et 2) et celui qui constitua lui-même son orchestre pour aller tourner sur les plus grandes scènes du monde et enregistrer en dirigeant une version « où chaque mesure a été scrutée à la loupe ; un travail fascinant qui n’a jamais été fait ».

Charles Richard-Hamelin est aussi un adepte des versions « de Josef Hofmann dans les années 1930 et d’Alfred Cortot, dans le fa mineur avec une orchestration impossible ». Et s’il scrute certaines versions récentes « par exemple, la version Trifonov avec l’orchestration de Pletnev », c’est parce qu’il s’intéresse « aussi à la prise de son, à la manière dont les choses sont enregistrées ».

On peut être surpris de voir un pianiste qui n’a même pas la trentaine écouter des enregistrements de Josef Hofmann (1876-1957), élève d’Anton Rubinstein et dédicataire dédaigneux du 3e Concerto de Rachmaninov, qu’il ne joua jamais. Que déduit-il de l’écoute d’enregistrements s’étalant sur 80 ans ? « Les pianos ont changé : ils sont devenus plus brillants et éclatants. Je ne sais pas si les orchestres jouent plus fort, mais ce que j’aime dans des vieilles versions comme celle de Hofmann, c’est la place pour la délicatesse, le peu de pédale, ce qui se rapproche de ce que Chopin avait en tête. »

Alors que l’enregistrement d’un disque en concert pose la question : « Joue-t-on pour le public ou pour les microphones ? » Charles Richard-Hamelin pense que les qualités de la Maison symphonique lui permettront « d’explorer les nuances pianissimos » et « d’apporter un peu d’intimité de salon dans la grande salle de concert ».

Il tire notamment cet espoir de son expérience de spectateur de concert, se souvenant du récital de Lucas Debargue qu’il a vécu quelques rangées devant nous : « On entendait tout : il jouait très doux et on ne perdait aucune couleur. »

Ces Chopin-là n’ont pas encore le prix du disque, mais ils ont assurément déjà le prix de la collégialité et de l’élégance !

Concerts de la semaine

Arion orchestre baroque. Du 11 au 14 octobre, l’orchestre présente le concert d’ouverture de sa série montréalaise, L’Europe musicale et les goûts réunis, sous la direction du claveciniste italien Luca Guglielmi. Ce collaborateur de Jordi Savall sera pour la première fois en concert à Montréal dans un programme réunissant des œuvres de Vivaldi, de Telemann et de Bach. Le 11 octobre à 19 h, le 12 à 20 h, le 13 à 16 h et le 14 à 14 h, à la salle Bourgie.

Nouvel ensemble moderne. Le NEM ouvre la saison de son 30e anniversaire avec un concert composé par les trois musiciens fondateurs toujours actifs au sein de l’ensemble : Lise Bouchard (trompette), Michel Bettez (basson) et Julien Grégoire (percussion). Les œuvres « coup de cœur » qui ont marqué leur mémoire sont For the Time Being (2000) du Canadien Brian Current, Lantern Lectures, volume I, Solid Rocks I (1999-2000) du Suédois Klas Torstensson et de Cascando (1997) de Pascal Dusapin. Le 11 octobre à 19 h 30, à la salle Claude-Champagne.

Charles Richard-Hamelin

Chopin : les deux Concertos pour piano. Avec l’OSM et Kent Nagano. Jeudi 11 octobre 20 h. Vendredi 12 octobre 19 h et dimanche 14 octobre 14 h 30. Diffusion en direct sur Medici.tv le 14.