L’OSM transfiguré par Rafael Payare

Rafael Payare a laissé la vedette à Andrew Wan, qui s’est distingué par un jeu d’une grande pureté de son et d’intonation et d’une suprême élégance.
Photo: BGE Rafael Payare a laissé la vedette à Andrew Wan, qui s’est distingué par un jeu d’une grande pureté de son et d’intonation et d’une suprême élégance.

Rafael Payare. Retenez ce nom. Et, j’espère, pour bien longtemps. Je ne sais si le Vénézuélien de 38 ans était, jeudi, en « test » à Montréal. Il n’est pas vraiment libre, puisqu’il commence en 2019 un mandat de quatre années à San Diego, il est en poste en Irlande et a une carrière florissante de chef invité. En tout cas, cet inconnu à Montréal a été autrement plus convaincant que Susanna Mälkki à Lanaudière cet été.

Il y a quelques mois, les musiciens du Philharmonique de Vienne tweetaient à quel point ils étaient heureux de faire de la musique sous la direction de Rafael Payare. Nous comprenons désormais pourquoi. Son programme à l’OSM débutait avec un concerto de Mozart joué par Andrew Wan. Côté direction, une sorte d’agitation initiale s’est vite calmée, notamment pour le 2e mouvement, un adagio, habilement abordé comme un andante cantabile, merveilleusement chantant.

Payare a laissé la vedette à Andrew Wan, qui, dans la veine de son merveilleux disque de sonates de Beethoven (Analekta), paru vendredi dernier, s’est distingué par un jeu d’une grande pureté de son et d’intonation et d’une suprême élégance. L’élément le plus notable était pourtant l’originalité de ses cadences (ces digressions du violon seul) dans les 1er et 2e mouvements.

Une charge érotique

Mozart ne nous préparait pourtant pas à la surprise qui s’ensuivait : l’OSM comme je ne l’ai pas entendu depuis longtemps dans une Nuit transfigurée charnelle, prise à bras-le-corps, non comme une analyse spectrale des timbres et harmoniques, mais comme un flux incessant de lumière à travers des branches balayées par la brise et à travers des âmes irradiées par l’amour.

Quand Rafael Payare a-t-il donc pu répéter ainsi cette variété de nuances et de strates de textures sonores entre les pupitres ? C’est cette multiplicité dans la nature des sons entre les instruments à maints endroits qui amenait une richesse inédite (par exemple les pizzicatos des altos dans l’ultime section) alors que l’on n’entend souvent qu’une voix principale dans un souci de pureté un peu détaché.

Partout, le chef imprimait un mouvement, une action à cette partition torride. Et l’OSM, mené par Olivier Thouin dans un jour de gloire (il le confirmera dans l’Héroïque), qui en sortait transfiguré.

Lâchez les cors !

Restait donc la 3e symphonie de Beethoven. Sacré test. On sait que Vasily Petrenko a chuté de manière notable dans la 1re de Brahms. Rafael Payare a fait sa marque dans Beethoven. Son choix surprenant est celui de ne pas opposer les violons I et II, mais la masse compacte de violons qu’il rassemble lui permet de creuser d’autres avenues.

Car le premier acte d’interprétation est dans le positionnement. Comme Valéry Gergiev, Rafael Payare resserre les musiciens sur la scène. Comme ils sont plus proches les uns des autres, le son de cordes devient plus compact, mais il semble mieux détacher les bois et, surtout les cors.

Enseignement majeur : nous avons un pupitre de cors à l’OSM ! Et en plus, leurs couleurs sont formidables… Ne me dites pas que les autres pupitres que l’on trouve un peu « so-so », les percussions par exemple, seraient des pupitres mal positionnés ou bridés dans leurs ambitions musicales par le directeur musical actuel ?

De fait, la lisibilité de cette Héroïque fut magistrale. Petite anecdote. Arrivé à la coda du 4e mouvement je me suis dit : « Avec toute cette adrénaline, il ne va tout de même pas réussir, en plus, à faire ultimement ressortir d’un tel tutti le trait de clarinette ! » Eh bien, si. Payare y est parvenu. Bref, tout y était.

Tout et encore plus, puisque Rafael Payare fait de la musique. Il a ainsi enchaîné, attacca, les mouvements III et IV de la symphonie. Je parie qu’il fait de même quand il dirige la Septième et ne se demande même pas comment il pourrait en être autrement ! Pour aller plus loin dans l’Héroïque, il faut aller vers le nouvel enregistrement de Manfed Honeck à Pittsburgh et les légendes du disque : Matacic, Dohnanyi, Scherchen. Mais tout cela avait de la tenue, du nerf, des tripes et de l’âme. Bref, ce qu'on est en train de chercher dans le processus d'embauche du nouveau chef.

Vu de la salle, on se dit que cette recherche va nous valoir quelques moments intéressants dans la saison. Cela va nous changer du concert d'ouverture. Malgré le succès d'estime du bref opéra en création, cette soirée, qui devait être festive, n'était au fond qu'un rodage pour la tournée dans le nord du Québec, et, dans sa seconde partie, un galop d’essai (assez misérable, qui plus est) pour la tournée européenne de mars 2019. Même si le concert de jeudi était un « entretien d'embauche » d'un chef et que, donc, les spectateurs y jouaient aussi le rôle de cobayes, le résultat était autrement plus captivant et concluant.

L’Héroïque de Beethoven et le génie de Mozart

Mozart : Concerto pour violon no 3. Schoenberg : La nuit transfigurée. Beethoven : Symphonie no 3, « Héroïque ». Andrew Wan (violon), Orchestre symphonique de Montréal, Rafael Payare. Maison symphonique de Montréal, jeudi 27 septembre.