La noirceur de Safia Nolin sous les projecteurs

Cette écriture chansonnière en prise directe avec le mal-être, le désir, la douleur et la mort est sa manière, son truchement, son issue, la solution de Safia Nolin.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Cette écriture chansonnière en prise directe avec le mal-être, le désir, la douleur et la mort est sa manière, son truchement, son issue, la solution de Safia Nolin.

« Je m’excuse de mon corps » : premiers mots de Miroir, deuxième extrait diffusé du nouvel album de Safia Nolin, intitulé Dans le noir. Que demander à celle qui a écrit et chante ces mots-là ? Une explication personnelle ? Dis, Safia, pourquoi tu t’excuses de ton corps ? Ou alors une justification chansonnière ? Dis, Safia, pourquoi écrire une chanson qui commence par s’excuser de son corps ? Non. Rien à demander. Tout à recevoir. C’est un cadeau du coeur, ces mots, pour tous ceux et toutes celles qui les ont chuchotés, enfouis, ou alors hurlés dans l’intimité de leur regard dans le miroir. Depuis Cendrillon : « Miroir, miroir/Je sais que c’est moi la plus laide », chante aussi Safia plus avant dans la chanson.

« Je sais, quand je la joue en spectacle, cette chanson, que je rends beaucoup de gens mal à l’aise. Je me dis que si ça crée un malaise, c’est qu’il y a quelque chose à chercher là-dedans. » De l’autre côté du miroir, au-delà du jugement sans appel, au-delà du dénigrement presque universel des humains dans la perception intime d’eux-mêmes, il y a que les mots si doucement, si tendrement, presque affectueusement chantés par Safia Nolin existent au grand jour, dans la lumière. « Faut nommer les choses difficiles à nommer. C’est le seul pouvoir qu’on a : s’affronter, y aller. La vérité, ce que j’ai compris, c’est que c’est la plus grande preuve d’amour envers soi-même qui existe. Dire devant le miroir ce qu’on pense vraiment. Et moi, j’ai la chance de partager ça. »

Comme pour les chansons de Limoilou, le premier album paru en 2015, cette écriture chansonnière en prise directe avec le mal-être, le désir, la douleur et la mort (« les doigts direct dans la prise de courant », rigole-t-elle), est sa manière, son truchement, son issue, sa solution. Il y a bien eu en 2016 les relectures de succès de Céline Dion, de Julie Masse, de La Chicane et autres Éric Lapointe pour l’album Reprises vol. 1, interprétations à la fois jouissives et bouleversantes, sa sorte de récréation.

Les mots clés

Mais il n’en demeure pas moins que son mode d’expression est un mode de survie. « Trois ans ? Ça fait juste trois ans ? Ben voyons donc ! Crisse que j’en ai vécu, des choses, en trois ans ! Trois vies et autant de morts, minimum ! Ayoye ! » Elle pouffe d’un grand rire mal retransmis par nos téléphones moyennement intelligents : elle est à Val-David en plein montage de scène ; c’est la pause. « Écrire ce que j’écris, c’est pas plus facile, en fait c’est plus tough, mais il y a un niveau d’acceptation qui a été atteint. Ça permet de dire les choses de manière encore plus… prononcée. »

Faut nommer les choses difficiles à nommer. C’est le seul pouvoir qu’on a : s’affronter, y aller. La vérité, ce que j’ai compris, c’est que c’est la plus grande preuve d’amour envers soi-même qui existe. Dire devant le miroir ce qu’on pense vraiment. Et moi, j’ai la chance de partager ça.

Le dernier mot la fait rigoler : euphémisme dénoncé. Dans le profil que fournit Bonsound, la compagnie de disques, elle parle plutôt d’une plume « purement déprimante », ou de « folk triste ». On s’amuse un instant à établir des statistiques sur la fréquence de ses mots clés. « Je pense que « mort », c’est le mot qui revient le plus souvent », dit-elle, de mémoire. Dans la grande feuille dépliée qui affiche les textes blanc sur noir, je le vois bien : la mort est partout. Je note que le corps sert à cinq chansons, dans un large registre : ça va de « Le fond de mon coeur, c’est sombre » (dans Encore) à « Je voudrais dormir / Contre ton corps » (dans Le néant). » À ma grande surprise, ça la surprend : « Ben voyons donc ! Je m’en étais pas trop rendu compte… » Elle rit encore. « My god, c’est lourd ! »

Mais non, pas lourd. Dense, oui. Dur, intense, noir, bien d’accord. Cat Power, PJ Harvey, c’est pas lourd. Les 2Frères, Gregory Charles, ça, c’est lourd, même quand ça se veut léger, c’est pesant. Quand Safia Nolin chante « Tant que la mort n’est pas loin / Je pourrai passer » (dans Les chemins) ou « Je grandis et je meurs » (dans Le néant, pièce finale vraiment finale), elle se donne les moyens de cohabiter avec sa vérité sans mourir, justement. « Je pense que, plus je vais dans le noir, plus je me donne de chances de voir les rayons de lumière. Ma victoire ce coup-ci, c’est d’avoir pu aller jusque dans mon adolescence, mon enfance. » Dans 1998, elle chante : « L’été est six pieds sous terre / Comme mes rêves / et ma tête d’enfant ». Creuser ainsi, c’est déterrer.

Tout dire et tout montrer

Au Cinéma Beaubien le 3 octobre, on projettera un film qu’elle a monté à partir « d’archives de quand j’étais jeune, de moments en studio… » Elle rit fort et résume, sur un ton exagéré exprès : « Un beau petit film amateur de moi… » La première montréalaise du spectacle aura lieu le 18 octobre à l’Outremont. « C’est le meilleur moment pour moi, en show, en France, au Québec, partout le rush d’amour, c’est juste fou, et là, pour la première fois, si je veux, je peux faire rien d’autre que mes tounes ! »

Et ce sera intense, et ce sera doux. Ces pickings qui bercent, cette instrumentation pleine de réverbération des Joseph Marchand et Philippe Brault qui nous enveloppe, cette voix d’une infinie tendresse, ces harmonies avec Ariel Engel (La Force) dans la magnifique Lesbian Break-Up Song, c’est beaucoup, beaucoup de délicatesse. « J’ai eu beaucoup besoin de douceur autour de moi, et de douceur dans la voix, et de douceur dans les mélodies, pour dire les affaires que je voulais dire. J’avais besoin d’arrondir les coins de la musique pour que les saillies me fassent pas trop mal. Ça aurait pu être un album punk aussi, tu sais ? »

La voix au bout du fil, déjà douce, devient caresse. « J’ai été attaquée, insultée beaucoup, mais aimée encore plus. Je suis entourée de gens avec qui je suis bien, avec qui je peux être complètement moi et rire. Même dans les pires moments, je me trouve chanceuse, je remercie la vie. C’est pas compliqué, finalement. Je pense qu’en allant vraiment au bout de la marde, tu trouves de la beauté. »

Dans le noir

Safia Nolin, Bonsound, en magasin et en ligne le 5 octobre. Projection et discussion au Cinéma Beaubien le 3 octobre. En spectacle au théâtre Outremont le 18 octobre.