Alanis Obomsawin ou la tristesse d’être toujours pertinente

Alanis Obomsawin
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir Alanis Obomsawin

Ce disque était un secret trop longtemps gardé par les férus de musique contemporaine et des collectionneurs de vinyles rares : Bush Lady, l’unique album solo officiel de la grande cinéaste abénaquise Alanis Obomsawin originalement édité par Radio-Canada en 1985, vient enfin d’être réédité par Constellation Records. « Je suis très touchée qu’on souhaite rééditer mon album, et qu’on le fasse avec tant d’amour et de respect », confie la documentariste qui présentera ces chansons, toujours brûlantes d’actualité, sur scène le 28 septembre.

Lorsque le festival POP Montréal a annoncé ce concert d’Alanis Obomsawin au Monument-National, son directeur Dan Seligman a partagé sur les réseaux sociaux une entrevue que la cinéaste accordait à la télé de Radio-Canada le 22 juillet 1964. Un document frappant : cette entrevue aurait pu avoir été accordée la semaine dernière tant le discours d’ouverture vers l’autre que tient l’Abénaquise demeure pertinent 50 ans plus tard. Son propos est si moderne, si urgent, qu’en faisant abstraction de l’image en noir et blanc, le seul détail qui trahit l’âge de ces images est la taille, énorme, du micro-cravate accroché au cou d’Alanis Obomsawin.

« La seule chose dont je me souviens de cette entrevue, c’est que le journaliste voulait absolument me démontrer que j’étais beaucoup mieux [à vivre hors] de la réserve. Je ne comprenais pas son attitude », et l’agacement de l’interviewée transpire légèrement dans ses réponses toujours franches et limpides. Insistons : ce que raconte la jeune femme d’alors, cette réalité que vivaient les membres des Premières Nations, pourrait être répété mot à mot aujourd’hui. Pourtant, notre société a évolué depuis cinq ou dix ans sur sa manière de considérer les Premières Nations, estime la cinéaste-chanteuse.

« Je dirais même que c’est la première fois que je sens des changements, énormes, même au niveau éducationnel, qui est selon moi la chose la plus importante. Je constate dans les provinces beaucoup d’efforts pour changer les curriculums et commencer à enseigner l’histoire différemment, à enseigner la vraie histoire de ce pays. » Rectifier la place des Premières Nations dans l’histoire du pays est à la base de la démarche d’Obomsawin, depuis ses débuts comme musicienne, activiste et éducatrice dans les années 1960.

« Je fais des films aujourd’hui pour la même raison que je chantais à l’époque : parce que j’étais consternée par ce qu’on enseignait aux enfants dans les écoles. Quand t’es assise dans une classe, la seule personne autochtone, et que tu lis dans les livres qu’on est des “sauvages” venus scalper les pauvres gens qui s’installaient ici, que notre langue était celle de Satan, ça me révoltait. Je me demandais : “Qu’est-ce que je peux faire pour qu’aucun autre enfant n’entende ça ?” Il faut que les enfants apprennent une autre histoire, c’est comme ça que ça a commencé », avec son tambour, ses chants traditionnels et les récits de son peuple, d’abord auprès des scouts, puis en visitant les écoles. « J’adorais ça. »

Bush Lady

Alanis Obomsawin a accordé cette entrevue à Radio-Canada trois ans avant d’entrer à l’ONF, où elle travaille toujours, à 86 ans bien sonnés. Au milieu des années 1980, le service public l’invitait à enregistrer un album complet, « un long jeu, et d’en faire ce que je voulais ». Enregistrement en deux temps : d’abord la chanteuse s’accompagnant au tambour, puis « Radio-Canada a sélectionné les musiciens qui orchestraient et interpréteraient » à partir de ces pistes. Le compositeur et figure du jazz québécois Jean Vanasse au premier chef, avec un ensemble constitué de Marie-France Richard au hautbois, Mario Giroux au violoncelle, François Richard à la flûte et Dominique Luc Tremblay au violon.

La version originale éditée par Radio-Canada n’a pas entièrement plu à la chanteuse. La pochette, d’abord, un portrait peint représentant Obomsawin avec une plume derrière la tête : « Quand je l’ai vue, ça m’a fait un choc. C’était… très colonisateur. Mais je n’avais rien à dire dans le choix de la pochette ; aujourd’hui, personne ne peut me traiter comme ça. » Puis, elle n’aimait pas les orchestrations de la chanson-titre de l’album. « Ça ne ressemblait pas à ce que j’avais imaginé. J’ai voulu la refaire, cette fois avec les arrangements de Dominique. Radio-Canada a été très gentille de me laisser repartir avec les bandes — eux pensaient bien faire avec ce disque, et c’est tout. » C’est cette version qui est aujourd’hui rééditée par la maison de disques des Godspeed You ! Black Emperor, Sandro Perri, Do May Say Think et autres lumineux représentants de notre scène musicale d’avant-garde.

Bush Lady est une révélation à la première écoute. Soigné, minimaliste, hors du commun dans cette rencontre entre rythmes traditionnels autochtones et musique contemporaine, chanté en abénaquis, en français et en anglais. Comme pour l’entrevue de 1964, ce disque relancé en 1988 à compte d’auteur aurait pu être enregistré la semaine dernière. Malheureusement, son texte aussi : « La chose la plus triste, c’est qu’il y a encore peu qui a changé à ce sujet », celui de la chanson-titre, qui évoque le déracinement des femmes autochtones qui, une fois arrivées en villes, font face au rejet et à la discrimination. « Il y a encore beaucoup trop de femmes qui disparaissent, qui sont maltraitées, qui sont dans la rue. C’est triste que cette chanson soit encore d’actualité. »

L’autre révélation est de réaliser combien Alanis Obomsawin est une chanteuse douée. Une voix juste, un timbre clair et chaud, un léger trémolo admirablement élégant. « C’est très gentil de me dire ça, répond-elle, un brin embarrassée. Je vais bientôt donner un concert et ça me rend très nerveuse encore, ce c’est pas facile pour moi… »

Alanis Obomsawin et invités

À la salle Ludger-Duvernay du Monument-National, le 28 septembre à 20 h 30