Paul McCartney au Centre Bell: trois heures de bonheur garanti (pour tous?)

Paul McCartney a offert un marathon de chansons sans discontinuer pour le plus grand plaisir des milliers de spectateurs réunis au Centre Bell jeudi soir.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Paul McCartney a offert un marathon de chansons sans discontinuer pour le plus grand plaisir des milliers de spectateurs réunis au Centre Bell jeudi soir.

Nous voilà arrivés au Centre Bell, tous les deux. Moi et moi. Le fan fini et le critique quand même : pas moyen de laisser l’un ou l’autre à la maison jeudi soir. Je me fais l’effet d’un monstre à deux têtes. Pour le retour de Sir Paul McCartney, ni moi ni moi ne cédons un micron. Je nous connais : on va débattre le point pendant toute la soirée…

LE FAN. Une remarque, d’abord. C’est injuste pour Paul d’avoir écouté la compilation Wingspan en chemin. J’ai trop aimé ça. On va avoir toutes les versions d’origine en tête, alors on va comparer, forcément. Ça biaise. Faut lui donner le droit d’être le McCartney d’aujourd’hui, avec ses limites et ses capacités encore extraordinaires.

LE CRITIQUE. Justement. On va mieux mesurer. Ça débusque la nostalgie. Ça détartre les couches d’indulgence. Ce que je trouve un peu cruel, c’est le DJ avant le spectacle, qui échantillonne un tas de chansons que McCartney ne fera pas, si l’on se fie au setlist de Québec : Uncle Albert/Admiral Halsey, Mother Nature’s Son, Girlfriend, Come And Get It, Flaming Pie. Ça titille et c’est frustrant. Pendant le montage de photos, c’est pire : on obtient Oh ! Darling au complet. Celle qu’il ne pourrait pas faire même s’il voulait. C’est agace, à la fin.

LE FAN. C’est un être humain, Paul McCartney, il faut l’aimer comme il est. Il adore chatouiller son monde là où ça répond. Pourquoi pas ? Il nous a tellement donné. Il va nous faire une quarantaine de chansons, qu’on va chanter avec lui : ce qu’il faut mesurer aussi, c’est notre chance. Notre incroyable chance, en 2018. J’ai hâte que ça commence.

LE CRITIQUE. Moi aussi, quand même. On a le même postulat de base : Paul McCartney est le plus grand auteur-compositeur-interprète de l’histoire de la musique populaire. À partir de là, on peut évaluer. À la hauteur ou pas, les rendus, la voix ?

LE FAN. Je suis fébrile sans bon sens. Même si je l’ai vu sur scène pas mal de fois depuis 1989, j’ai les mêmes millions de papillons qui s’affolent en dedans. Paul ! Revoir Paul, je n’y croyais plus !

LE CRITIQUE. Allez, on se calme, ça commence.

L’accord d’intro est plaqué. Wrrrrraaaannnggg. Immense, immense clameur. A Hard Day’s Night lance le spectacle.

LE FAN (sous le coup de l’émotion). Wow. C’est fou, il va nous en jouer, des formidables et des immortelles pendant trois heures, et là, en un accord, tout est dit. Vlan ! Atteint au coeur ! Paul a gagné en dix secondes…

LE CRITIQUE. Structure imparable en effet : tout l’art de la composition chez Lennon et McCartney en un accord. Pardi que c’est efficace ! N’empêche que ça fait bizarre, A Hard Day’s Night à l’identique, avec le solo note pour note que George Harrison et Sir George Martin jouaient en même temps, guitare et piano. Drôle d’impression d’appropriation. À moi les Beatles, semble signifier McCartney d’entrée de jeu.

LE FAN. Si c’est pas lui qui les fait, qui donc peut les faire à sa place ? Ça lui appartient, et en plus, quelle version ! Ça paraît que ces musiciens-là l’accompagnement depuis longtemps : tout est parfaitement reproduit.

LE CRITIQUE. D’où malaise. Léger malaise. Bon, écoutons. Ne pas m’imiter Paul dans les oreilles, ce serait apprécié. (Le fan n’en a cure, s’égosille, connaît toutes les paroles.)

Suivent Hi, Hi, Hi, Can’t Buy Me Love, Letting Go. « I believe we’re gonna have a party here tonight », résume Sir Paul après le « Bonjour Montréal ! » de circonstance.

LE FAN (qui cherche son souffle). Il y va fort ! Je sais pas comment je vais me rendre au bout. Quel Paul, ce Paul ! Quand je pense qu’il a 76 ans et qu’il va tenir tout le spectacle sans boire une goutte d’eau, ça me sidère. Tant d’énergie !

LE CRITIQUE. Il alterne habilement les titres des Wings et des Beatles. Tout est pensé, soupesé. Il sait comment les gens vont réagir, à quel moment. Il nous a tricotés. Nous sommes sa création.

LE FAN. C’est plus simple que ça. C’est naturel pour lui de faire plaisir. C’est son carburant, son eau. Il n’est pas obligé d’être là. Ça le rend heureux de rendre les gens heureux.

LE CRITIQUE. C’est comme s’il avait besoin de se prouver qu’il peut, encore et encore. Comme si ce n’était pas encore assez unanime à son goût. Tiens, justement, voilà des chansons du nouvel album Egypt Station : Who Cares, Come On to Me. Il est content de son coup, notre Paul : numéro un au Top 200 Albums du Billboard, la première semaine. Ça ne lui était pas arrivé depuis Tug of War, en 1982. C’est dire l’efficacité de la campagne de mise en marché.

Paul : « We’re not showing off, but it’s number one in Canada ! »

LE FAN. Ça veut surtout dire qu’il a encore de la vraie bonne musique en lui : c’est infini, le réservoir de mélodies de Paul McCartney. Les riffs de Who Cares et Come On to Me, ça fesse. Il est rock’n’roll, Paul, un ado éternel de Liverpool, septuagénaire ou pas !

Le jeu de chaise musicale Wings-Beatles se poursuit, à l’avantage de Wings : s’enchaînent Let Me Roll It/Foxy Lady, I’ve Got A Feeling, Let 'Em In, My Valentine, 1985, Maybe I’m Amazed.

LE FAN (en pleurs). C’est la plus belle des plus belles, Maybe I’m Amazed. C’est tellement la suite naturelle de Let It Be et The Long And Winding Road : c’est sur son premier album solo, mais c’est encore les Beatles dans ma tête.

LE CRITIQUE. Encore faut-il qu’il parvienne à la chanter. 1985, c’était très bien. Il la chante vraiment bien. Mais Maybe I’m Amazed ? On dirait qu’il va étouffer. Pourquoi diable tient-il tant à la clé d’origine ? Elton John a compris ça depuis longtemps.

LE FAN. C’est ça, Paul ! Un têtu ! Une fabuleuse tête dure ! Il y tient, et on le suit, on pousse la note avec lui. Moi, je trouve que c’est de la force de caractère.

LE CRITIQUE. Et moi, de l’aveuglement. S’étirer les cordes vocales pour gâcher quoi ensuite ? I’ve Just Seen a Face. Si jolie mélodie, et un râle pour la servir. Je ne comprends pas. Évidemment, toute la foule chante pour lui.

LE FAN. Et l’ovation après Maybe I’m Amazed, c’était par pitié peut-être ? Moi, je trouve qu’il s’en est très honnêtement tiré ce soir.

La série de chansons en formation acoustique particulièrement appréciée. McCartney ravive In Spite of All The Danger, qui remonte à 1958, la seule composition McCartney/Harrison, copiée sur la Tryin' to Get to You d’Elvis chez Sun Records. Et comme à Québec, personne ne résiste à From Me to You.

LE FAN (ébahi). From Me to You ! Avec l’harmonica ! Oh, la joie ! Je ne croyais jamais qu’il la ferait en spectacle. Je pensais qu’il se l’interdisait, trop John.

LE CRITIQUE. Avec les accompagnateurs qu’il a, il peut tout reproduire. À la perfection, ou pas loin. L’illusion que ça crée me gêne un peu : j’ai l’impression de me laisser prendre.

LE FAN. C’est ça l’idée ! Il faut s’abandonner. Communier avec les quelque 20 000 autres fans et Paul lui-même. C’est rassembleur, les chansons des Beatles ! Et c’est Paul qui nous permet de les célébrer ensemble. Comment ne pas chanter Michelle avec lui ? Et Love Me Do, avec l’harmonica itou ? Comment ne pas être pantois quand on voit Paul faire le picking de Blackbird ?

LE CRITIQUE. J’avoue. Mais j’entends toujours ce qui manque dans les reprises du répertoire des Beatles. Tout est au point, Eleanor Rigby est irréprochable avec Wix qui reproduit le quatuor de cordes, mais il y a comme qui dirait un vide. Je n’ai pas cette sensation pour le répertoire solo, et celles de Wings : Paul était déjà le centre, on ne regrette personne.

LE FAN. Je pense souvent à Linda McCartney. À Denny Laine, aussi. Ils me manquent, à moi. J’ai grandi avec eux. Et je me liquéfie quand Paul chante Here Today, son au revoir à John Lennon. Comme tout le monde.

LE CRITIQUE. Et moi aussi : la grille critique finit toujours par perdre des maillons dans un spectacle comme celui-là. Tiens, voici une proposition pour nous deux. On arrête notre cirque et on vit ensemble, tous pour un et un pour tous, le reste du spectacle.

LE FAN. Oui. On se tait.

Le reste du spectacle : dix-neuf titres de plus. Une suite assez immuable, à une nouveauté près (Fuh You), qui mène inexorablement au medley final de la face B de l’album Abbey Road, en passant par toute la gamme des incontournables non contournées : Being For The Benefit Of Mr. Kite, Something en hommage à George Harrison, Ob-La-Di Ob-La-Da, Band On The Run, Back In The USSR, Let It Be, Live And Let Die, Hey Jude, Yesterday, I Saw Her Standing There, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (reprise), jusqu’à Helter Skelter qui achève à la fois le public et ce qui tient encore des cordes vocales du chanteur sans peur.