La grande tapisserie de Thomas Hellman

Pour l’artiste, il ne s’agit pas de se poser en juge, mais bien de mettre l’histoire et l’art à contribution dans le tintamarre ambiant.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour l’artiste, il ne s’agit pas de se poser en juge, mais bien de mettre l’histoire et l’art à contribution dans le tintamarre ambiant.

Thomas Hellman au bout du fil. On est lundi, en fin d’après-midi. Je lui dis que tout de suite après notre conversation, j’embraye, direction Maison symphonique : il y a le spectacle d’adieu de Joan Baez, qui va bien sûr chanter du Dylan et du Woody Guthrie et l’histoire de Joe Hill le syndicaliste sacrifié. Je lui dis aussi que j’ai encore en tête Retour à Walden, l’album que Richard Séguin a distillé des écrits et de la vie de Henry David Thoreau. Paru il y a deux petites semaines. Et je lui dis qu’il n’y a pas de hasard si c’est maintenant que paraît le deuxième disque de Rêves américains, sa série parlée-chantée sur les illusions perdues de l’histoire du continent. Après Laruée vers l’or, c’est au tour de La Grande Crise. Je lui dis enfin que ça me secoue dans mon inertie, ces voix conjuguées si calmes et si décidées à la fois, cette volonté commune de faire entendre l’histoire au présent.

« On ne s’est pas consultés, Joan, Richard et moi, précise Thomas en riant. Personne ne cherche à donner un cours d’histoire, mais il y a des textes qui méritent d’être lus et relus, comme ceux de Steinbeck et de Thoreau, et des récits qui doivent être transmis, comme celui de ma grand-mère… » Thomas est ainsi le dépositaire temporaire des histoires racontées par Margaret Alma « Poopsie » Hellman (1911-2010) : ses deux albums de Rêves américains, et le spectacle en résultant, constituent en cela un legs personnel et un bagage collectif, le grand héritage d’une tradition orale qui donne aux écrits leur véritable relief.

« Quand j’étais petit, j’allais visiter ma grand-mère américaine. Je m’asseyais à côté d’elle et pendant des heures et des heures, elle me racontait des histoires. » Toutes sortes d’histoires : ce qu’elle avait vécu, ce qu’elle avait vu, les gens qu’elle avait côtoyés, de Leon Ray Livingstone, le fameux « hobo écrivain » des années 1930, jusqu’au sénateur Joe McCarthy, le notoire chasseur de communistes des années 1950. Rien de moins que la traversée du XXe siècle en une série d’épisodes, narrée par Poopsie au hasard des réminiscences.

« Toutes ces histoires ont composé dans ma tête une immense tapisserie faite de mille petits bouts d’histoire, cousus au fil des récits, d’un fil à l’autre, tapisserie que j’essaie de reproduire comme je peux, pour tenter d’éclairer l’histoire avec un grand H. Comment rendre compte de la pauvreté pendant la crise des années 1930 ? En donner vraiment la mesure ? J’ai compris en l’écoutant que c’est souvent un détail qui m’en disait le plus long… »

Ainsi place-t-il sa grand-mère en scène dans la très parlante pièce intitulée Dix boîtes de Cornflakes : « Quand ma grand-mère m’emmenait au magasin Pick n’Save de Wauwatosa, Wisconsin, elle sortait sa collection de “coupons” et achetait dix boîtes de Cornflakes. Je lui demandais : “Grandma, est-ce que tu vas manger dix boîtes de Cornflakes ?” Et elle me répondait : “You didn’t live through the Great Depression, big boy. T’as pas vécu la crise, toi.” Et elle ramenait les dix boîtes de Cornflakes dans son garde-manger où il y avait déjà cinquante boîtes de thon et deux cents cannes de pickles. »

Migrants de la misère, d’hier à aujourd’hui

Les chansons des Gene Autry, Merle Travis, Edgar Yipsel Harburg, Jay Gorner, Hedy West, les textes de Steinbeck et Thoreau viennent prêter main-forte à Hellman et à sa grand-mère dans la finition de la tapisserie. Pour les contours, surtout. « C’est mon complément de recherches… » résume Hellman. On s’étonne de découvrir que Gene Autry, le cowboy chantant du western cinématographique, ait si justement décrit les tempêtes de poussière qui forcèrent l’exode de centaines de milliers de gens vers la Californie : « Dust, dust, dust in the sky / Dust on the trail / Dust in my eyes / Dust, dust, can’t see the light. »

Ça met la table pour évoquer Les raisins de la colère, le roman de John Steinbeck, qui décrit la vie de ces migrants de la misère, victimes du « nuage rouge » aboutissant dans des camps de réfugiés qui les attendaient en lieu et place du paradis rêvé. « Le dust bowl, commente Hellman, c’était surtout une crise écologique causée par l’homme par la surexploitation du territoire. En arrachant partout l’herbe à bison pour cultiver, on a asséché les terres… »

Migrants ? Crise écologique ? Des mots criants d’actualité. L’actualité des années 1930 et l’actualité de maintenant. « C’est l’évidence, pour peu qu’on plonge dans l’histoire : on revit constamment les mêmes drames humains, causés par d’autres humains. Adolf Hitler a été influencé par Henry Ford, lequel croyait vraiment aider les gens à sortir de la misère grâce au travail à la chaîne, et Donald Trump se voit comme un “Citizen Kane”, le personnage du film d’Orson Welles inspiré par William Randolph Hearst, magnat de la presse à potins et grand manipulateur de masses… »

Pour Hellman, il ne s’agit pas de se poser en juge, mais bien de mettre l’histoire et l’art à contribution dans le tintamarre ambiant. « J’espère créer des zones de résonance et de réflexion. Donner aux gens du temps, la possibilité de se pencher à leur rythme sur ce qui s’est passé et ce qui est en train de se passer. »

Il a travaillé avec des gens « qui aiment que l’histoire et la musique se répondent », des as instrumentistes et choristes pour qui « les silences comptent pour beaucoup dans les arrangements » : ses fidèles Olaf Gundel et Sage Reynolds, mais également Jordan Officer, Erik West-Millette, Emilie Clepper, le quatuor Esca. Pour Thomas Hellman, cet album « parfois très sombre » cherche constamment la lumière, et ses « constats très durs » sont portés par des musiques plutôt douces, atmosphériques et bienfaisantes. « J’ai cherché à rendre le propos clair, et la musique belle. Pour moi, c’est essentiel. »

Agresser l’oreille ne sert à rien, comprend-on. Ça rend sourd. Les gens se referment comme des huîtres. « Il faut bien au contraire donner du courage et de l’espoir, même quand on fait la démonstration du pire. » Certes faut-il constater une situation pour la dépasser, vivre le découragement pour se mobiliser à nouveau, mais tout est dans la manière de dire. Sur disque autant que sur scène, la proposition de Hellman se veut un point de départ. « Je souhaite que ça dépasse le public de ceux qui suivent ce que je fais. Je voudrais que ça donne envie aux gens de parler de tout ça autour d’eux, et que ça se propage. Que la grande tapisserie de l’expérience humaine s’agrandisse encore. Que de nouvelles histoires inspirantes s’ajoutent aux histoires de ma grand-mère. »

Thomas Hellman, L-Abe. En spectacle au Lion d’Or le 26 septembre, dans le cadre du Festival international de littérature (FIL).

Rêves américains, tome 2, La Grande Crise