Sarah Davachi, ou l'art de brouiller les pistes

La compositrice Sarah Davachi brouille les sens avec sa musique faite de sonorités acoustiques, analogues et électroniques sans que l’on puisse clairement déterminer la source de chaque élément.
Photo: Dicky Batho La compositrice Sarah Davachi brouille les sens avec sa musique faite de sonorités acoustiques, analogues et électroniques sans que l’on puisse clairement déterminer la source de chaque élément.

Deux ans après avoir installé son académie au Centre PHI, Red Bull Music revient jusqu’au 27 septembre avec un premier festival à Montréal débutant mardi soir à l’église du Gesù, là où les musiques ambient, drone et expérimentale se draperont des couleurs du grand orgue Casavant/Guilbault-Thérien. « Pour moi, l’orgue est le synthétiseur originel », estime la compositrice Sarah Davachi, qui a lancé la semaine dernière Gave in Rest, un enchanteur album de musique ambient acoustique et analogue.

Au programme mardi soir, donc, les performances inédites des Montréalais Alex Zhang Hungtai (Dirty Beaches), Kara-Lis Coverdale et Sarah Davachi — enfin, une ex-Montréalaise, Davachi poursuit présentement un doctorat en musicologie à l’Université de Californie à Los Angeles. « Un concert spécial, insiste Davachi, puisque nous utiliserons tous l’orgue. Et puis, l’église… »

Son amie Kara-Lis Coverdale maîtrise l’instrument, elle qui fut titulaire de celui de l’église St. John’s Estonian Lutheran dans Notre-Dame-de-Grâce, en plus de composer pour l’instrument et d’en jouer sur les albums de Tim Hecker (Virgins en 2013 et Love Streams en 2016). « J’ai aussi composé pour cet instrument, notamment durant mes études de maîtrise, il y a six ans », abonde Davachi, qui plus tôt cette année a participé à la première édition californienne de la série (née à New York) Ambient Church. Son instrument était alors le grand orgue de la First Congregational Church of Los Angeles, au second rang des plus imposants orgues d’église au monde avec ses 20 000 tuyaux. « Après avoir joué là-dessus, j’ai le sentiment que tous les autres seront faciles à gérer ! »

« Or, chaque orgue est différent, chaque église aussi, par son acoustique », ajoute-t-elle. Sarah Davichi a déjà sélectionné quelques compositions qui seront interprétées mardi soir à l’église du Gesù, mais d’autres ont été déterminées la veille durant le test de son : « J’ai besoin de pouvoir passer du temps avec l’instrument pour apprendre comment il réagit et comment il sonne dans l’église », justement pour mieux épouser les spécificités acoustiques des lieux. « Ensuite, j’ai souvent joué sur des grandes orgues, or je sais d’expérience quelles pièces, quels enchaînements, quelles sonorités fonctionnent dans un tel contexte. »

Les amis

Pour l’occasion, elle fera aussi appel au talent de ses amis musiciens locaux, notamment la violoncelliste Marianne Houle et le corniste Pietro Amato. « J’aimerais que Pietro puisse circuler dans l’église en jouant, mais je ne sais pas trop encore si ce sera faisable. Ensuite, peut-être que d’autres musiciens se grefferont à la performance — j’ai un ami qui joue de la cornemuse, mais il est encore en train d’apprendre, donc je ne suis pas certaine qu’il acceptera de se joindre à nous… »

« J’ai beau préparer le concert, le plus difficile, c’est d’arriver à ce que tout se mette en place avec les musiciens, et ça se fait souvent le jour même. » Une part d’improvisation, une part de partitions écrites, « réduites à des phrases simples, des tonalités, un tempo, parce qu’on n’aura pas le temps de répéter ».

Le tout pour produire une musique contemplative et solennelle, comme les lieux, comme d’ailleurs le corps de la discographie de Sarah Davachi, qui brouille les sens avec sa musique faite de sonorités acoustiques, analogues et électroniques sans que l’on puisse clairement déterminer la source de chaque élément.

« C’est beaucoup ça, l’essence de ma démarche, de ma méthode de travail, explique-t-elle. D’abord, je trouve qu’il y a des similitudes entre les instruments acoustiques et analogues, par la manière dont ils produisent et émettent des sons. Or j’ai toujours été attiré par l’amalgame entre les sons acoustiques et analogues de façon à ce que ces instruments ne sonnent pas vraiment distincts, séparés. Que j’utilise les instruments acoustiques ou analogues, j’aime faire en sorte qu’on ne fasse plus la différence entre eux. »

Avec Gave in Rest, son plus récent album, l’effet est des plus réussis. Enregistré aux studios Hotel2Tango en avril et juillet 2017 avec une poignée de collaborateurs (dont Jessica Moss au violon, Lisa McGee aux guitares et voix, Thierry Amar à la contrebasse) et la compositrice au piano, Hammond B3 et Mellotron, l’album explore des contrées sonores jusqu’alors inouïes chez Davachi. « Ce que je juge intéressant sur cet album, c’est que j’y entends des éléments, des idées que je n’avais jamais explorés auparavant », apparus intuitivement au moment du mixage et du montage de cette montagne de prises de son réalisées en studio. « Comme cette idée de mettre de brefs moments de silence [dans la longue Auster qui ouvre l’album], ce n’était absolument pas réfléchi. Un flash, j’essaie pour voir si ça marche. C’est un processus très instinctif, un peu déstabilisant. C’est intéressant de voir comment des moments de musique comme ça se mettent en place… »