Joan Baez, au-delà de la célébration

Le timbre de la voix de Joan Baez est beau, doux, chaud. L’interprète a baissé les tonalités, elle n’est pas là pour se battre avec les notes depuis longtemps hors d’atteinte.
Photo: Herbert Pfarrhofer Agence France-Presse Le timbre de la voix de Joan Baez est beau, doux, chaud. L’interprète a baissé les tonalités, elle n’est pas là pour se battre avec les notes depuis longtemps hors d’atteinte.

Elle s’amène sans cérémonie, toute seule avec sa guitare acoustique. Comme tant d’autres fois. Comme si c’était un concert parmi d’autres. Comme si ce n’était pas notre dernière fois en sa compagnie. Comme si ce n’était pas le Fare Thee Well Tour de Joan Baez. Ses adieux à la scène. L’ovation debout qui l’accueille annonce la vraie couleur : la gratitude s’exprime plus vivement qu’en 2010 au théâtre Saint-Denis. Ça compte, une dernière salve de bienvenue. Et pour la dernière fois, à Montréal, des accords familiers lancent la première chanson d’un spectacle de Joan Baez : oui, Don’t Think Twice, It’s All Right. Dylan pour le début de cette fin, c’est approprié.

Le timbre de la voix est beau, doux, chaud. L’interprète a baissé les tonalités, elle n’est pas là pour se battre avec les notes depuis longtemps hors d’atteinte. Ce n’en est pas moins la merveilleuse voix de Joan Baez, avec ce léger trémolo qui n’appartient qu’à elle. Les deux musiciens qui la rejoignent sont discrets, on leur en sait gré. De Phil Ochs à Tom Waits, de Josh Ritter à… Dylan, elle se promène sans chichi, mais non sans gravité non plus, dans son vaste répertoire : la place de Dylan est récurrente, forcément, et It’s All Over Now, Baby Blue prend un sens nouveau en la circonstance. Je la revois dans le film de la tournée de 1965, avec son Bobby qui sort cette chanson alors nouvelle pour montrer à Donovan comment on fait. Cinquante-trois ans plus tard, la chanson est un au revoir tendre.

Chansons d’hier et d’aujourd’hui, même combat

Deportee, la chanson de Woody Guthrie, prend également une autre dimension, et Joan Baez ne manque pas de souligner la cruauté du gouvernement Trump envers les familles de migrants mexicains. Que la chanson soit si pertinente attriste et choque à la fois, et il y a tout ça dans les inflexions de l’interprétation. Le fait est que la plupart des chansons, qu’importe l’époque de leur création, parlent haut et fort de ce siècle encore neuf et pourtant si meurtri. Qu’il s’agisse de titres du récent album Whistle Down the Wind (Silver Blade, The Things That We Are Made Of, Another World) ou de ses immortelles (poignante Diamonds and Rust, tragique Joe Hill), les chansons existent et résonnent au présent.

Me and Bobby McGee, chantée avec une choriste d’appoint, renoue avec l’originale très country-rock de Kris Kristofferson : ça fait du bien, dans ce spectacle très volontairement « dark for dark times » d’une chanteuse encore et toujours en plein combat. Même Un Canadien errant, donnée en français dans le texte, piano-voix, est plus empreinte de solitude qu’en 2010 au Saint-Denis. Jusqu’à A Hard Rain’s A-Gonna Fall qui n’est pas tombée aussi dru depuis 1963. Que l’hymne du « protest song » soit si près, dans l’esprit, de la récente The President Sang Amazing Grace en dit long sur la nécessité d’élever la voix et de se faire entendre.

La mission en héritage

L’heure n’est pas à la célébration d’une carrière illustre, comprend-on : si Joan Baez refait Joe Hill, c’est parce qu’il s’agit de la « meilleure chanson de ralliement » qu’elle connaît et que le passage à l’action urge. Hard Times Come Again No More, The House of the Rising Sun, Darling Corey sont réinvesties de mission : « Wake up, wake up darling Corey ! », nous redit feu Pete Seeger par les voix conjuguées de Joan et de sa choriste ; ce n’est pas l’évocation d’un ancien réveil. « Nous sommes dans une situation terrible. Nous avons le devoir d’être gentils les uns envers les autres, d’avoir de l’empathie… »

La fin habituelle des concerts de Joan Baez, le Forever Young de Dylan et l’Imagine de Lennon, compose le grand message d’espoir qu’elle nous laisse en héritage. À nous de nous en montrer dignes, semble-t-elle signifier. À nous de porter le gospel de la paix. Elle a fait sa contribution.