Dear Criminals à La Chapelle: berceuses pour ne pas dormir

Avec «Lullaby», on est entre la berceuse qui berce, le rêve qui enchante et le cauchemar qui hante.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Avec «Lullaby», on est entre la berceuse qui berce, le rêve qui enchante et le cauchemar qui hante.

La rue Saint-Dominique est éventrée, le chemin vers la bâtisse qui abrite « La Chapelle — Scènes contemporaines » (le nom de la salle, au complet) a tout du champ de mines. C’est fou, ces travaux partout dans la ville, on zigzague comme en temps de guerre. Drôle d’impression aussi quand on entre. L’humidité saisit, dès la porte franchie : dites donc, c’est toujours comme ça, ici ? Je pose la question dans ma tête. Et puis, une fois dans la salle, je comprends : on a transformé la place en une sorte de clairière. On marche sur… du gazon long et mouillé : littéralement, on a « posé de la tourbe ». Des plantes variées font hésiter entre jardin et petite jungle. Les gens s’assoient dans l’herbe. L’air est moite comme dans une serre. À croire que les changements climatiques, par les interstices de la vieille bâtisse, ont provoqué des infiltrations et que la nature s’est installée durant l’été.

Et puis ça commence. Non, il n’y a pas d’enregistrements de criquets. Frannie Holder, Charles Lavoie et Vincent Legault s’immiscent parmi nous, trouvent des instruments. Et tout doucement, la musique s’insinue. Et commence Lullaby, le huitième minialbum du trio, révélé jeudi, premier de six soirs d’affilée à La Chapelle. On est à la veille de la sortie, les spectateurs ne connaissent rien des chansons, sinon le premier extrait, Coco. On sait seulement que ce sont, à tout le moins dans l’intention, des berceuses. Mais pas nécessairement le genre de berceuses qui induisent le sommeil : oui, les voix en harmonie sont tamisées à l’extrême, confinent au chuchotement. Mais le propos n’est pas jojo : « Barely breathing/I was neither living or dead… »

Quelque part entre réalité, rêve et cauchemar

Nuit des morts-vivants ? On est entre la berceuse qui berce, le rêve qui enchante et le cauchemar qui hante. Little Thief est plus rassurante, Coco plutôt inquiétante : « The noise that brought her fear… » Des jeux de voix magiques et des pickings de guitares tendres côtoient des sons étranges et dissonants. Frannie, Charles et Vincent ne cessent de changer de place et d’instrument, dans un ballet en forme de chaise musicale. Ils sont autour de nous, parmi nous. La mise en scène de Félix-Antoine Boutin, les idées d’éclairage de Martin Sirois (oui, un néon dans le piano, des petites lumières dans des madriers suspendus qui étoilent un ciel qui n’en est pas un, et ainsi de suite !), les trouvailles d’amplification de Benoît Bouchard (une cassette 4-pistes qu’on insère dans une console de radio des années 1930, oui ça se peut !) composent un univers déconcertant.

Nos protagonistes semblent se mouvoir comme des zombies, ou alors des âmes en peine, des gens qui se cherchent et ne se trouvent pas. Seule la musique les unit, à la fois minimale et complexe, parfois un piano tout seul, parfois des synthés, une guitare basse, une guitare électrique très trafiquée, des séquences, mais jamais tout ça en même temps. La liste des combinaisons serait trop longue, ça change tout le temps. Par moments, l’amplification cesse carrément, une guitare acoustique et les deux merveilleuses voix entrelacées de Frannie et Charles suffisent.

Pour les spectateurs, c’est l’alternance entre moments délicieux et malaises : on est fascinés, et puis on a de la difficulté à respirer dans cette étuve. La beauté des mélodies caresse, les dissonances irritent. Réalité, rêve, cauchemar se font risette, parfois ça rit jaune comme les jets des projecteurs à la fin, parfois on est emportés, on oublie son corps. Toute une expérience. Pour qui croit avoir tout vécu dans un spectacle, c’est carrément du jamais vu, du jamais entendu, un happening. Quand on sort, la rue est encore éventrée, mais il fait plus frais qu’à l’intérieur. Pas surprenant que cet album ait été créé durant cet été caniculaire. Au point où la canicule elle-même fait partie de l’expérience. Lullaby, le spectacle qui empêche de dormir.