Rihab Chaieb, les fruits de la persévérance

Lors du concours Operalia, Rihab Chaieb a chanté l’air de Dalila.
Photo: Fay Fox Lors du concours Operalia, Rihab Chaieb a chanté l’air de Dalila.

La mezzo-soprano montréalaise Rihab Chaieb vient de remporter à Lisbonne le 3e prix du concours de chant Operalia, organisé par Placido Domingo. Portrait d’un parcours hors normes.

« Rihab, je sais que tu veux être chanteuse, mais qu’est ce que tu veux vraiment faire dans ta vie ? »

— Je veux chanter l’opéra, maman.

— Oui, je sais, mais c’est bien de chanter, mais vraiment, comment vas-tu payer tes comptes, avoir une famille et élever tes enfants ? Quel métier vas-tu faire ? »

— Chanteuse d’opéra.

Rihab Chaieb se remémore ces scènes qui ont marqué sa vie. Sept années de confrontations, en plus du douloureux divorce de ses parents. « Maintenant, on peut en rire, mais pendant des années, j’étais très en colère contre mes parents, qui ne m’ont pas soutenue », confie la chanteuse au Devoir.

« Il faut comprendre : mes parents sont de cette première génération d’immigrants tunisiens. Ils sont venus au Canada pour avoir une vie meilleure, pour que leurs enfants soient médecin, ingénieur ou juge ; pas chanteuse d’opéra. Ils s’attendaient donc à tout sauf à ça. À leurs yeux, ce n’est pas un travail normal », résume Rihab Chaieb, arrivée à Montréal à l’âge de deux ans.

Le climat s’est apaisé aujourd’hui. « Ma mère est venue à toutes les étapes du concours de Montréal. Elle ne comprend pas trop ce que je fais, mais elle sait que c’est ce que je veux et que c’est ce qui me rend heureuse. C’est maintenant qu’elle l’a compris. » La jeune femme insiste bien sur le « maintenant ».

Éduquée en français et en arabe, Rihab Chaieb est reconnaissante envers ses parents d’avoir « grandi bilingue » : « Cela forme tellement de liens dans le cerveau : c’est magique ! Rendre plus faciles les connexions entre les langues amène à écouter davantage la manière dont les gens disent les choses, à faire attention aux accents toniques. C’est très utile en musique. J’ai d’ailleurs ensuite appris l’anglais en même temps que la musique. J’écoutais et j’étais une éponge. »

Dans la famille, il y avait la musique arabe ; à l’école, un tout autre genre, mais pas une once de classique. Aveu surprenant : « Dans mes années au secondaire, j’ai développé un goût pour le heavy metal. J’ai formé un groupe et décidé de chanter. Je n’avais aucune formation et mes bandmates m’ont dit : “T’es poche, tu devrais prendre des cours !” »

Pleurer dans un sous-sol

Rihab Chaieb a donc cherché « cours de chant » sur Google, pour, de fil en aiguille, tomber sur sa première professeure, Madeleine Soucy. « Le but était de retourner à mon band, mais après avoir entendu ma voix, elle m’a donné des CD de Cecilia Bartoli et de Renée Fleming. Je suis revenue dans mon sous-sol du quartier Ahuntsic et j’étais assise par terre, à pleurer en écoutant l’Air à la lune de Rusalka, touchée par la voix et la musique, sur des paroles dont je n’avais aucune idée. »

« Six mois après avoir pris des cours de chant, j’ai auditionné pour le cégep Saint-Laurent, mais je ne savais même pas ce qu’était une clé de sol. Ils m’ont donné six mois pour apprendre à lire la musique, me mettre à niveau et rejoindre le reste des étudiants. Le cégep m’a donné beaucoup et a beaucoup cru en moi », se souvient Rihab Chaieb.

C’est vers 17 ou 18 ans que Rihab Chaieb a donc décidé que cette fascination serait le moteur de sa vie professionnelle, « malgré un double diplôme d’études collégiales (maths et musique), puisque mes parents voulaient que je fasse autre chose ».

« On dirait que je voulais la carrière beaucoup plus avant que maintenant », s’étonne la chanteuse. Avant, le moteur c’était la volonté : tout braver, tout apprendre. Aujourd’hui, la carrière, Rihab Chaieb l’envisage avec une sérénité qui laisse augurer de bien belles choses.

Prête, désormais

« Je suis prête pour ce qui s’en vient. Je ne sais pas si je l’aurais été il y a cinq ans. À 31 ans, j’ai vécu ce que j’avais à vivre, fait les conneries que j’avais à faire. » Les quatre années, plutôt que trois, passées à McGill, parce qu’il fallait bien apprendre l’anglais, puis l’année sabbatique après trois années à la Canadian Opera Company à se demander si l’opéra était vraiment sa voie : « Ce sont des années que je n’ai pas perdues. Je ne suis pas là à me dire que j’aurais dû faire ci ou ça. »

Rihab Chaieb sort de trois ans de formation au Metropolitan Opera et décroche donc un 3e prix glorieux à sa dernière compétition, jugée par douze directeurs d’opéra et directeurs de distribution. « Je n’ai pas gagné le 1er prix, mais je ne m’attendais même pas au 3e : je ne recherchais que le plaisir. J’ai chanté l’air de Dalila pour la première fois en demi-finale ! » nous dit la lauréate, heureuse d’avoir ainsi élargi son répertoire dans le rôle-titre de l’opéra Samson et Dalila,qui l’attend dans quelques années.

Pour l’heure, c’est Charlotte dans Werther et, évidemment, Carmen qui lui tendent les bras. Incendiaire de planches, Rihab Chaieb semble née pour chanter Carmen. Pas à Montréal, en mai 2019 (« je n’ai pas chanté pour l’Opéra de Montréal depuis huit ans, ils ne me connaissent pas du tout »). C’est son agent londonien, la maison Harrison Parrott, qui s’occupe aussi de Kent Nagano, qui gérera les propositions de l’après-Operalia.

Pour l’heure, Rihab Chaieb n’est pas prête de retrouver son pied-à-terre montréalais. « Je suis toujours Montréalaise, Québécoise et Canadienne, mais si ma carrière se développe en Europe, je serai amenée à habiter là-bas. » Elle se fixe l’été prochain pour se décider. Les prochains mois, l’itinérance sera de mise : Anvers, Nantes, Montpellier, New York, Houston, Cincinnati et Santiago au Chili attendent Rihab Chaieb. C’est la vie qu’elle a choisie. Elle l’a eue, envers et contre tout. La persévérance paie.

Les concerts de la semaine

Salle Bourgie. La saison 2018-2019 s’amorce cette semaine avec Marie-Nicole Lemieux et Daniel Blumenthal, un concert qui a dû être triplé devant l’afflux des demandes et qui sera donc redonné les 16 et 18 septembre. Marie-Nicole Lemieux chantera des mélodies de Honegger, Enesco, Gounod et Hugo Wolf, notamment. Le 14 septembre à 19 h 30.

L’Orchestre du Centre national des arts d’Ottawa. Dirigé par l’excellent Alexander Shelley, l’orchestre ouvre sa saison avec une intégrale des Symphonies de Beethoven entre le 13 et le 22 septembre. Soirée inaugurale, jeudi, avec les trois premières symphonies, en ouverture d’une saison importante pour l’orchestre. Le 13 septembre à 20 h au CNA.