Le Mile Ex End l’après-midi, entre deux averses

Photo: André Rainville

On est au beau milieu de l’après-midi, au deuxième jour du festival. Le crachin vilain ne postillonne plus sur le Mile Ex End. Trève du ciel ? Durable éclaircie ? Toujours est-il que le soleil se montre, alors que je retrouve ma chaise sur le palier de l’escalier de bois et de fer qui permet d’accéder au viaduc Van Horne, et qui offre sur la scène principale une vue imprenable. J’arrive juste à temps pour Eddy de Pretto. Même en avance, finalement : après cinq minutes, à peine Jimmy lancé, il s’interrompt. « Problème d’ordi », explique sans flafla le jeune homme à pantalons khaki de close-combat. Il revient dix minutes plus tard, d’attaque, et la petite foule est à nouveau ravie de sa chance. Mazette ! Au MTelus lors des Francos de Montréal, fallait arriver bigrement tôt pour être aussi près du chanteur-rappeur, véritable phénomène dans toute l’Europe francophone.

Pour lui, c’est pour ainsi dire un show de ruelle. Presque un retour dans sa zone, cette banlieue parisienne dont il est le plus ardent défenseur. Il est relaxe, c’est sa fin de tournée d’été : Rue de Moscou, Jimmy, Kid sont plus tendres qu’agressives. Il rappe aussi naturellement qu’il chante, et la comparaison mille fois répétée s’avère encore plus vraie : ce type, c’est vraiment Stromae à la rencontre de Pierre Lapointe. Et néanmoins lui-même. Une nature, pas un frimeur. Qu’il chante pour 50 000 personnes dans un festival français ou pour les 400-500 de cet après-midi, c’est pareil. Il est bien. Pas énervé. On est bien avec lui. Ses chansons, sa voix, ont quelque chose d’apaisant.

« Est-ce qu’il y a des filles à Montréal ? » Clameur dans le haut registre. « Est-ce qu’il y a des gars à Montréal ? » Clameur dans le bas registre. « Est-ce qu’il y en a à Montréal qui sont un peu des deux ? » Quelques réactions éparses. C’est ainsi qu’il met la table pour Quartier des lunes. Et passe en mode très mobile. « Vous me faites énormément transpirer, Montréal, j’avais pas prévu ça… » Et il décide qu’on va suer aussi : ça répond pendant un moment, et puis ça retombe et on se dandine gentiment. Lourdeur du temps, ambiance d’après-midi : ça rend plus contemplatif que participatif. Ça correspond mieux à la chanson suivante, Normal, au beat lent et pesant. « Je serai en tournée chez vous l’année prochaine » annonce-t-il avant sa finale, Fête de trop. « On se revoit en avril 2019… » On y sera, Eddy, on y sera.

Klaus, projet parallèle et groupe libre

Ce festival Mile Ex End n’a pas peur des contrastes : tout y est possible. Après de Pretto, les gars de Klaus ? La petite scène est bel et bien celle des découvertes : c’était déjà vrai samedi avec Nakhane. Klaus, à la base, c’est Frank Lafontaine aux claviers (Karkwa, etc.), Samuel Joly à la batterie et Joe Grass aux guitares (Patrick Watson, etc.). S’ajoutent des musiciens d’appoint : parlons d’un groupe à géométrie très variable. Un projet parallèle, mené en parfaite liberté.

La musique de Klaus ? Les musiques de Klaus, plutôt. Ça confine à l’indescriptible. En quelques morceaux écartelés, j’ai entendu là-dedans du rock lourd, du prog, du reggae, de la pop aux jolies harmonies, du funk, du disco. Parfois ça flirte avec la musique contemporaine, parfois c’est complètement déconcertant, parfois tout bonnement entraînant et chouette.

De toute évidence, c’est le genre de sérieuse récré que des musiciens de haut niveau s’offrent pour lâcher du lest et vivre un certain vertige des sommets. Il faut les voir jouir intensément de ce qu’ils arrivent à concocter ensemble : ils sont tout aussi étonnés et souriants que les spectateurs, volontaires d’emblée. Aller au Mile Ex End, c’est beaucoup ça.

Un peu de Rhye pendant la pause

Retour à la grande scène, d’où Rhye — le chanteur r’n’b canadien Mike Milosh au civil — dissémine des sons soyeux. On dirait une sorte de Smokey Robinson dans le timbre, avec des mélodies plus minimales et moins mémorables. C’est néanmoins agréable, faute d’être marquant. À 17 h 45, ça fait tapisserie jolie : les gens se promènent beaucoup sur le site, mangent un morceau. Pour tout dire, la voix et les airs de Rhye accompagnent sans le savoir la pause. Il y a ici et là des crescendos, mais ça ne dérange pas trop la digestion. Et ça n’empêche pas la pluie de se remettre de la partie. Assez violemment, merci. Mon signal de départ : sur le palier de l’escalier, je ressemble un peu trop à un paratonnerre.

Constat, en sortant : le jour et le soir sont des mondes distincts au Mile Ex End : hier, arrivé au coucher du soleil, je sentais d’entrée de jeu une fébrilité joyeuse. Ce dimanche après-midi, une certaine torpeur a régné, que la performance pourtant passionnante de Klaus ne parvenait pas à secouer. Une certaine langueur, accentuée par ce Rhye suave. Ce n’est pas un reproche. C’est bien aussi, un dimanche après-midi entre deux averses.