Mile Ex End: le béton désarmé

Hubert Lenoir et les siens ont offert une prestation endiablée, samedi soir.
Photo: André Rainville Hubert Lenoir et les siens ont offert une prestation endiablée, samedi soir.

La voix de Benoît Pinette porte loin. Plus loin que l’an dernier ? Quand j’arrive, Tire le coyote, son groupe, se produit au même endroit exactement, au fin fond du site, sur l’ancienne scène secondaire promue principale. « Ça sonne super bien ici », s’extasie le folk-rockeur. Du déjà vu ? Du mieux entendu, surtout. Tire le coyote s’était affirmé au premier Mile Ex End, mais Benoît et les siens ont encore gagné en force de frappe et en maîtrise des modulations. C’est beau, du Tire le coyote le samedi en fin d’après-midi, pendant que le soleil nous rejoue son coup du coucher : c’est fou, ça fait encore de l’effet. À travers les branches.

Après le Désherbage (titre de la chanson qui vient de finir), la repousse ? Le site est désormais entièrement lové au milieu de braves arbres. Personne ne regrette le bitume du stationnement où l’on avait cru bon installer la grande scène, selon le modèle éprouvé des festivals en terrain urbain. Le stationnement est redevenu stationnement, je le vois d’ici. D’ici ? Je suis au premier palier du grand escalier qui mène du parc au viaduc. Derrière moi, très agréablement parsémé de spectateurs assis, couchés, enlacés, il y a en effet le « parc sans nom », réaménagé récemment. Tout droit devant moi, d’immenses piliers de béton sont gainés de filets métalliques parce que ces dalles du viaduc s’effritent façon pont Champlain. À 45 degrés à ma gauche, il y a la foule qui forme couloir, aboutissant à la scène où Tire le coyote est en pleine portion intime de son spectacle : deux guitares acoustiques, deux voix. Beau silence tout autour. À peine un bruit de fond provenant des rues avoisinantes. Benoît n’en revient pas : « Merci de votre écoute… »

Photo: André Rainville Tire le coyote, samedi après-midi

Il chante : « Faut qu’j’m’en r’tourne dans l’bois… » Il y est presque : on dirait une mini-forêt entre ces industries, ces stationnements, ce béton. Il faut être juché comme je je suis pour constater à quel point la structure du viaduc est bâtarde. Une section d’acier faite pour durer des siècles se paie la gueule mitée de la portion qui la jouxte, en béton de plus en plus désarmé. En un éclair de film-catastrophe, j’imagine un tremblement de terre, le béton se désagrégeant, l’acier intact sur les décombres et cette foule écrapoutie sous le béton, atomisée. Je regarde trop les bulletins de nouvelles, je pense.

Dans la cour des Barr Brothers

Tantôt, il y aura les Barr Brothers au même endroit. Chez eux, pour ainsi dire. « C’est vraiment à cinq minutes de la maison », m’écrivait Andrew Barr vendredi. Il fréquentait l’endroit bien avant qu’un parc le côtoie et qu’un festival se l’approprie : « C’était essentiellement un no man’s land. Il y avait des partys depuis des années, sous le viaduc et sous le radar. Ce n’était qu’une question de temps avant que ça devienne un lieu légitime, qui fait dorénavant partie du quartier, où c’est encore la fête, mais où tu peux emmener les enfants… »

Ah ! Ça va commencer. Les gens arrivent de l’autre scène, où Charlotte Day Wilson a offert une heure de musique à la fois douce et intense. Ça se remplit vite devant la grosse scène. Et sur la scène. Le fait est qu’ils ne sont pas venus seuls, les Barr Brothers. La scène fourmille de musiciens supplémentaires. Cuivres, cordes s’ajoutent aux guitares, aux claviers et à l’indispensable harpe. La totale, en l’honneur de leur Mile End, se dit-on, comme on se le disait l’an dernier pour Patrick Watson.

Ça démarre très, très doucement. Et puis s’impose peu à peu un rythme à la One Of These Days de Pink Floyd : crescendo inexorable, ça va exploser, garanti. Et boum ! Grosse vibration. La dalle de béton a le frisson. L’escalier est secoué de spasmes. S’écroulera, s’écroulera pas, cette voie mal élevée ? Mais non, mais non, on n’est pas à Gênes, quand même. Ce sont de bonnes vibrations, après tout ! Avec un peu beaucoup de stridence dans la réverbération : feedback sous le viaduc Van Horne. Ça sonnait si bien pour Tire le coyote… Trop de musiciens dans trop peu d’espace ?

Dans la très mélodique Look Before It Changes, tout baigne, Van Horne se détend. À tout le moins jusqu’à la séquence instrumentale, crescendo de guitares et de synthés estampillés 1973. Mine de rien, c’est miné, du Barr Brothers : c’est hypnotique, envoûtant, un peu longuet dans les solos, voire languissant… et puis ça attaque massivement, et tout l’espace est rempli. On avouera quand même : c’est sans doute le spectacle le plus atmosphérique jamais proposé par le groupe. Avec les versions les plus allongées exprès. Peut-être bien que la bande aux Brothers se sentait particulièrement libre de mouvement dans ce qui est passablement leur fête de quartier.

Dans le ring du Baron Maudit

Et Hubert Lenoir là-dedans ? Il est déjà sur scène, habillé comme un boxeur poids plume qui va faire son entrée sur le ring, et il reste encore une grosse demi-heure avant son spectacle, qui clôt cette première journée du Mile Ex End. Bonne idée de le programmer après tout le monde : qui voudrait se brasser le popotin après le Baron Maudit de Beauport ? Il arpente SA scène, en prend possession. Sa foule l’attend. Son test de son ressemble à un show en cours. La chanson, de fait, sans la voix dans le mix (on fait la balance des moniteurs), ressemble à s’y méprendre à Metal Guru, de T. Rex avec feu Marc Bolan, prince glam du début des années 1970. Est-ce, voulu, cher Hubert de la Pâte Feuilletée ? Oups, je me trompe : celui-là était le copain de Oumpah-Pah dans la bande dessinée de Goscinny et Uderzo.

Première vraie salve de cris : ça y est, le voilà. Hubert chante dans l’ombre, de son timbre le plus nasillard : on dirait Alice Cooper avec une sinusite. Et puis c’est l’orgie d’éclairages… Je pense qu’on va avoir droit au premier vrai show de la journée. Au sens de show-off. Au royaume de l’épate. Pas gêné aux entournures, il se lance avec son hit, son tube, son hymne national, son mot d’ordre : Fille de personne. Il donne des coups de pied, fait son fâché tout noir, Lenoir.

Indéniablement, ça cartonne. Indéniablement, ça me fait rigoler. Ça fait du bien, tiens, ce rock’n’roll 101 : ça en prend, à toutes époques. Un qui se jette par terre, un qui se relève comme James Brown, une caricature vivante qui s’assume. L’archétype glam androgyne pour le Québec du 21e siècle. Ah tiens, il a laissé tombé la mante du boxeur. Bientôt ce sera le T-shirt (avec fleur-de-lys) qui prendra le bord spectaculairement : il finit toujours torse nu, Hubert Lenoir. Tiens, le voilà qui donne en slow cochon Si on s’y mettait — oui, celle de Ferland. Sacrée bonne chanson, meilleure quand on a travaillé son élocution. Mais bon, si ça lui fait plaisir à Hubert de déformer les phonèmes…

« Restez allumés la gang ! », lance-t-il. Avant d’embrasser son guitariste, à bouche que veux-tu. Ça me rappelle quand Mick Jagger avait léché la face de Ron Wood à Saturday Night Live. On avait souri : sacré Jagger, il s’y croyait ! J’imagine que le jeune homme croit aussi qu’il fait de l’effet, outrageant et tout. Ou alors c’est pour déconner. Qu’importe : le public s’amuse ferme. Bien sûr que chaque chanson en récrit trois qu’on connaît, mais c’est sans importance. Hubert Lenoir ne réinvente rien : tout simplement, il nous rappelle que tout est dans l’attitude. C’est Tony Roman qui serait fier. Le viaduc, lui, n’a pas bronché.