Au FME, faire du rock sans regarder derrière

Belle prise pour le festival que cette primeur de Lapointe et ses Beaux Sans-Coeur.
Photo: Louis Jalbert Belle prise pour le festival que cette primeur de Lapointe et ses Beaux Sans-Coeur.

Vêtu d’une salopette blanche à franges comme ses quatre Beaux Sans-Coeur, Pierre Lapointe s’adressa à tous ceux qui ont déjà été amoureux. « Vous avez déjà été amoureux d’un gros con ? Alors cette chanson est pour vous ! », balança-t-il avant de nous traîner dans le rock poisseux de Vrai ou faux, l’une des nouvelles chansons de Ton corps est déjà froid qu’il présentait hier soir en grande première au Petit Théâtre du Vieux Noranda. Ce ton-là : hargneux et vicieux comme sur le nouvel album, Pierre Lapointe à la sauce rock, même quand le naturel de l’interprète chansonnier revenait au galop.

Belle prise pour le Festival de musique émergente d’Abitibi-Témiscamingue (FME) que cette primeur de Lapointe et ses Beaux Sans-Coeur, programmé deux fois plutôt qu’une et annoncé à la dernière minute, lors de la parution surprise, vendredi dernier, de cet étonnant album rock garage/yé-yé. Le public faisait la file dehors une bonne heure avant le début du spectacle, nous étions dans l’anticipation du spectacle qui nous permettrait de découvrir un autre Lapointe sur cette scène décorée comme pour une fête de salle paroissiale, avec ses fanions barbouillés de peinture et ses guirlandes tissées comme des toiles d’araignées.

Peu avant minuit 30, les Beaux Sans-Coeur se sont pointés pour effectuer un premier tour de piste avec l’instrumentale Décompte, placée à la fin du disque. Les neuf minutes de la chanson, martelées avec énergie et à grand renfort de cris primaux. Chauffés à bloc, les Sans-Coeur – José Major intraitable à la batterie, Nicolas Basque (de Plants Animals) et Vincent Legault (Dear Criminals) aux guitares et Philippe Brault à la basse. Ça augurait bien.

Lapointe a ensuite fait irruption alors que résonnaient les premiers accords de la chanson titre de l’album. Déjà, la rupture : l’auteur-compositeur-interprète, leader d’un groupe rock pour la première fois de sa vie, alors qu’auparavant, il n’était leader que de son propre univers, avec un groupe derrière lui pour l’accompagner. Il a mis du temps à s’y faire, au moins cinq ou six chansons durant lesquelles lui-même cherchait sur quel pied danser ; pendant le frénétique yé-yé Sous ses cheveux par exemple, il reprenait la posture de l’interprète flegmatique qu’il a souvent exposé à son public, sans encore pleinement assumer son nouveau rôle de chanteur rock.

Il s’est décoincé d’un coup au bout de 25 minutes sur Toi tu t’en fous, sans doute stimulé par l’efficace riff de guitare, le jeu sec (et plus appuyé que sur la version studio) de Major et les « ouh-ouh » chantés par les autres. Le temps d’une chanson, Pierre Lapointe s’est enfin abandonné au rock qu’il revendique sur Ton corps est déjà froid : la tête ébouriffée, les mouvements de bassin lascifs, le poing fermé sur le micro, on y croyait pour vrai. La folie fut même décuplée sur sa version punkifiée de La Sexualité (de Punkt, 2013) garrochée avec la précieuse aide des filles de Random Recipe – Lapointe avait ressorti de son répertoire quelques-unes des compositions qui se prêtaient le mieux à la conversion garage rock, comme L’Étrange route des amoureux (encore de Punkt) ou Au bar des suicidés (le rock allait à merveille à cet extrait de Sentiments humains, 2009).

Sur 1 2 3 4, on sentait qu’il prenait son pied – pardonnez le sous-entendu sexuel, ça doit être à cause des condoms personnalisés qui furent lancés dans la foule au même moment. Par quatre fois, il nous a fait chanter le refrain : « 1-2-3-4, je veux te prendre à quatre pattes ». C’est à croire qu’il finira par prendre goût à la formule rock – et que les reprises du concert aujourd’hui à Rouyn, puis plus tard à Montréal, seront encore meilleures.

Le saut de l’ange

Si Lapointe s’extrait de la chanson d’auteur pour flirter avec le rock, Hubert Lenoir a fait le chemin inverse : l’ancien chanteur du groupe rock The Seasons a embrassé la chanson francophone sans toutefois étouffer la ferveur rock qui l’anime. C’est d’autant plus évident sur scène : un véritable animal, ce Lenoir, talentueux séducteur qui, en offrant un concert trop bref d’une quarantaine de minutes, a néanmoins donné le tournis au public de l’Agora des arts dont il a escaladé la balustrade en fin de concert pour lancer des canettes de bières (vides) au parterre, torse nu.

La première moitié de son tour de chant est passée beaucoup trop rapidement, alors qu’il a enchaîné les mémorables de son album Darlène, Fille de personne II, évidemment, arrivant en deuxième, avec les accents de saxophone et l’écho dans la voix, glorieusement Bowie. Sa version de Si on s’y mettait de Jean-Pierre Ferland tout aussi grandiose, avec un bon fond rock, le son du Hammond B3 synthétique, et Lenoir théâtral, bien pendu à son pied de micro. Nous avons même eu droit à une nouvelle chanson, vraisemblablement composée après son passage à La Voix et sa campagne de pub baveuse à souhait dans le métro de Montréal. « À moitié garçon/à moitié fille/à moitié mort », chante-t-il sur un rock entraînant, poussé par ce bel orchestre avec lequel il a enregistré son premier album et auquel s’est jointe la choriste/percussionniste/guitariste Lou-Adriane Cassidy. Que du bon, mais trop court — à peine 45 minutes !