«Shéhérazade»: un spectacle de cirque superbement habillé de musique

La prestation du Cirque Éloize dans «Shéhérazade» a été très narrative avec des numéros individuels remarquables au sein de tableaux souvent étranges.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La prestation du Cirque Éloize dans «Shéhérazade» a été très narrative avec des numéros individuels remarquables au sein de tableaux souvent étranges.

Le Cirque Éloize avait été étroitement associé à l’Orchestre symphonique de Montréal lors de la saison inaugurale de la Maison symphonique : en septembre 2011 pour le concert d’ouverture, à l’extérieur de l’édifice, et en mai 2012, à l’intérieur de la salle, pour un Daphnis et Chloé illustré visuellement par les acrobaties des artistes circassiens.

En 2012, Éloize était une valeur ajoutée à la musique, une dimension visuelle, que chacun à sa guise pouvait voir comme une distraction ou comme une invitation au rêve. Mais une chose n’était jamais remise en question : la primauté de la musique. Il s’agissait d’un concert. C’était clair et net.

Valeurs ajoutées ?

Six ans plus tard, lors de ce projet Shéhérazade au Parc olympique, les choses étaient bien moins évidentes. Considère-t-on désormais comme acquis, telle une fatalité, qu’un spectacle de musique classique pour un public plus large se doit de comporter un élément autre, afin de « faire passer la pilule » ? Ce serait bien dommage !

Dans un monde idéal, l’élément cirque et l’élément narratif seraient des valeurs ajoutées à la musique. Le fond du débat est de savoir si ces éléments prennent le pas ou non sur celle-ci. Le critique n’a qu’à constater : le public tranche pour lui. À la fin de Shéhérazade, tout le monde applaudit la contorsionniste et personne n’écoute le limpide solo de violon d’Andrew Wan. La messe est dite : le cirque a gagné, comme il l’avait fait bien avant.

Il n’y a pas de mal à cela. Peut-être le Parc olympique, qui accueille l’événement, souhaite-t-il ce partage de la scène et cette forte présence visuelle. Il reste à prouver que les 32 000 spectateurs annoncés par l’OSM ne seraient pas venus pour un grand spectacle gratuit de Kent Nagano un peu moins phagocyté. Heureusement pour l’orchestre, les cameramen ont mis un grand soin à ne pas oublier, à travers l’image relayée sur les écrans, qu’il s’agissait d’un concert.

Un projet soigné

L’OSM avait mis un grand soin à créer un contexte musical adéquat, avec la fanfare de La Péri de Dukas et Shéhérazade, ouverture de féerie de Ravel en début de concert, puis des morceaux interstitiels très bien choisis entre les mouvements de Shéhérazade de Rimski-Korsakov permettant d’habiller la narration d’Emmanuel Bilodeau, qui déversait à toute allure la logorrhée extrêmement verbeuse de Mani Soleymanlou, heureusement assagie pour les considérations philosophiques finales.

La décision musicalement très discutable fut d’amputer le Finale de Shéhérazade d’une large partie de son début : l’oeuvre n’est pas si longue (45 minutes) qu’il faille ainsi la couper ! Musicalement, Nagano et l’OSM n’ont pas pris de gros risques, se cantonnant à une lecture plutôt prudente des volets II et IV.

Contrairement à l’illustration flamboyante et acrobatique de Daphnis et Chloé en 2012, la prestation d’Éloize dans Shéhérazade a été très narrative avec des numéros individuels remarquables au sein de tableaux souvent étranges (le ballet des chaussettes bleues, les individus avec, sur la tête, des sacs en papier brun, façon cannelés).

Mention spéciale au poétique 3e tableau avec des animaux remplaçant l’histoire du Prince et de la Princesse mise en musique par Rimski-Korsakov. Les inspirations du compositeur étaient alors devenues depuis belle lurette largement accessoires.

Grand concert gratuit : Shéhérazade

Spectacle de l’Orchestre symphonique de Montréal et du Cirque Éloize. Narration : Emmanuel Bilodeau. Textes : Mani Soleymanlou. Direction : Kent Nagano. Mise en scène et chorégraphie : Lydia Bouchard. Esplanade Sun-Life du Parc olympique, mercredi 29 août 2018.