Jain, une «Souldier» en mission

Dans son deuxième album, Jain emprunte autant au reggae qu’aux ambiances orientales.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Dans son deuxième album, Jain emprunte autant au reggae qu’aux ambiances orientales.

C’était au début de juillet, le premier de ses deux soirs au Festival de jazz de Montréal. Soit Jain gambadait joyeusement, touchant à peine la scène de ses baskets d’un blanc immaculé, soit elle se lançait dans un sprint olympique, soit elle trépignait sur place. En chantant, tout le temps. Le MTelus était un gym, une étuve, un exutoire. Je la revois dans sa combinaison bleue à épaulettes rouges, se penchant, tendant la main comme pour nous porter tous, et puis nous soulevant. Deux mille spectateurs au plafond.

Je m’en souviens d’autant que la chanteuse française a fait ça partout cet été : des clips nous ont relayé la même Jain soulevant pareillement des foules immenses lors de spectacles en plein air, frénésie répétée au festival Les Vieilles charrues, au Paléo de Nyon, aux Francofolies de La Rochelle, au Festival d’été de Québec… « C’est dingue ! » écrivait-elle en diverses variantes après chaque soirée folle sur sa page Facebook.

Le plus étonnant ? Les chansons pas encore sorties de l’album Souldier, qui constituaient la moitié de son programme, étaient entonnées à Carcassonne autant qu’à Nyon, comme si elles faisaient déjà partie de la vie de ces spectateurs de tous âges. La chanson-titre, tout particulièrement. « I saw him with my eyes / Bearing roses in his arms / Yes I saw him with my eyes / Spreading his love, all around / And nobody, nobody can stop him […] As he fights now for his dreams / He’s a souldier, yes he’s a souldier… »

On est sans cesse dans l’illusion, alors ça fait du bien de retourner à la base. Le chant collectif. Les voix humaines.

 

Simpliste, le message ? Pensée magique ? Optimisme d’une jeune femme de 26 ans aux yeux trop grands ? Allez voir les clips, écoutez-moi ces 10 000, 60 000, 100 000 voix scander le refrain de Souldier : ça donne du souffle, du coeur au ventre, de l’espoir. « Quand on enregistre, on ne s’imagine pas que les gens vont vraiment s’approprier les chansons », me disait Jain, Jeanne Galice au civil, souriante et calme, dans un couloir d’hôtel montréalais, début juillet. L’entrevue avait deux buts : mettre la table pour les spectacles du MTelus, et parler à l’avance du deuxième album, en vue d’un papier complémentaire à paraître au moment de la sortie, fin août. Attente un peu artificielle, j’avoue : Souldier, l’album, est en magasin depuis une petite semaine, mais Jain la souldier est en mission depuis des mois.

« C’est bien, toute cette promo, j’espère que le deuxième album aura une longue vie, mais pour moi, ça se passe directement avec les gens. Par le chemin naturel de la musique. La scène. Le bouche-à-oreille. » Et Jain d’ajouter : « Dans notre génération, où on est beaucoup sur les écrans, on a de moins en moins de contact avec la vraie vie. On fantasme sur quelque chose qui n’est pas réel : les gens n’ont pas la vie qu’ils montrent. On est sans cesse dans l’illusion, alors ça fait du bien de retourner à la base. Le chant collectif. Les voix humaines. »

Sacrée trouvaille, en cela, que ce titre de chanson et d’album. « J’en suis assez fière ! » Il y avait bien le Soldier of Love d’Arthur Alexander, morceau R&B que les Beatles et Pearl Jam reprirent à vingt ans d’intervalle, mais personne, que je sache, n’avait pensé à Souldier. « J’ai cherché, cherché, mais je n’ai rien trouvé. Ça m’est venu comme ça, juste après avoir regardé les infos, j’ai écrit la chanson en dix minutes. Il y avait un reportage après la fusillade dans la discothèque à Orlando, je voyais cet homme qui apportait des fleurs dans la rue, alors je me suis dit : si on parlait de cet homme. Ce soldat de l’amour. »

Éviter les erreurs du passé

Tout simplement. « Je fais de la musique d’abord pour donner de la joie et de l’énergie. Mais aussi dans l’espoir de rassembler les gens autour du grand combat de ma génération, qui consiste à faire bouger les choses sans répéter les erreurs terribles du passé, comme la montée du fascisme qui a mené au nazisme. » Elle danse et chante aussi pour conjurer la peur. « Oui, j’ai très très peur d’un monde où un Trump voit des ennemis partout. »

Le deuxième album de Jain, qui se nourrit de reggae autant que d’ambiances orientales, est tout le contraire : un disque à bras ouverts, qui étreint le monde. « Dans le premier album, j’avais beaucoup basé les chansons sur la rumba congolaise, à cause de mon expérience du Congo. Mais j’ai habité aussi longtemps à Dubaï et Abu Dhabi, et je me suis dit que ce serait bien que cette part de ma vie se retrouve dans la musique. »

Oui, il y a des rythmes électroniques, mais la volonté de percer le mur de l’indifférence envers les autres modes d’expression est manifeste. « Impostor, inspecta, I got too much on my chest / I don’t wanna all your gadgets, all I want is your respect / Try me, try to buy me with your technology illogic / I want a new start, do something smart, with my art ».

Elle enregistrera un album en français tôt ou tard, mais « c’est en anglais que j’arrive à communiquer le plus efficacement au plus grand nombre ». Et « l’urgence d’agir », pour la souldier planétaire en uniforme bleu, est à ce prix.

En spectacle au Zénith de Saint-Eustache le 25 octobre, à l’Impérial Bell de Québec le 26.