Le retour d'un pionnier de la French Touch

Enfant du disco des années 70, gavé de punk et de new wave dans les années 80, puis tombé dans la bouillonnante scène rap du début des années 90, Étienne de Crécy a découvert la scène rave parisienne naissante vers 1992 avec son complice Philippe Zdar.
Photo: Marie de Crécy Enfant du disco des années 70, gavé de punk et de new wave dans les années 80, puis tombé dans la bouillonnante scène rap du début des années 90, Étienne de Crécy a découvert la scène rave parisienne naissante vers 1992 avec son complice Philippe Zdar.

Le festival Montréal électronique groove (MEG) se fait plaisir en soulignant sa 20e édition par une performance DJ du compositeur et remixeur Étienne de Crécy, l’un des piliers de la French Touch, courant en pleine explosion au moment où se tenait l’édition inaugurale de l’événement montréalais. « Ah oui, c’était une belle époque — et moi en plus, j’étais jeune, donc c’était bien ! » badine le musicien, en se remémorant les balbutiements de la scène électronique parisienne et l’émergence du légendaire son house français.

En vingt éditions, le festival MEG Montréal a traversé quelques remises en question artistiques, connu plusieurs déménagements au calendrier, mais a toujours gardé le cap sur les découvertes musicales et cultivé un lien avec la scène électronique française — ce qui est encore le cas aujourd’hui avec la présence à l’affiche des Arnaud Rebotini, The Avener, I G, et, bien sûr, l’indispensable de Crécy, auteur de deux des plus mémorables albums de la French Touch, Super Discount et Pansoul, ce dernier paru sous le nom de Motorbass, duo qu’il formait avec son vieux complice Philippe Zdar.

Enfants du disco des années 70, gavés de punk et de new wave dans les années 80, puis tombés dans la bouillonnante scène rap du début des années 90, Zdar et de Crécy découvraient la scène rave parisienne naissante, « un peu plus tard qu’en Angleterre, vers 1992 raconte le musicien. Auparavant, le son eurobeat était sans intérêt pour moi ; la musique des raves fut alors une révélation », une scène qui diffusait « beaucoup de musique [techno] de Détroit, le son [plus rude et rapide] hollandais, etc. Autour de Paris, il existait une grosse communauté rave, et j’ai une pensée pour le DJ Guillaume la Tortue, qui fut extrêmement important pour la diffusion de toute cette culture de musique électronique. À l’époque, tous les producteurs connus aujourd’hui ont vécu cette même révélation. »

Dès lors, les deux ingénieurs de son ont eu envie de s’y frotter. « En voyant l’effet que cette musique avait sur les gens, en l’analysant, on s’est rendu compte que c’était une musique assez simple à faire — en tout cas, peu chère à produire. » Les boîtes à rythmes et synthétiseurs de basse TR-808, 909 et le TB-303 « ne coûtaient rien à l’époque puisque tout le monde cherchait à s’en débarrasser — ça vaut une fortune aujourd’hui. On s’y est mis ; on a eu la chance d’être parmi les premiers, en France en tout cas. Du coup, on a eu une reconnaissance assez rapide. »

En France, mais surtout en Angleterre, où ils récoltent des critiques favorables dès la parution, indépendante, du premier microalbum — plutôt techno — de Motorbass, en 1993. Ce n’est pourtant que deux ou trois ans plus tard que la paire a raffiné le son house, gavé d’échantillons de disco-funk-soul filtrés, qui allait mettre la France sur la carte électro.

L’influence du hip-hop

« Quand j’ai commencé avec Philippe [Zdar], toute la musique qu’on entendait dans les raves était très synthétique ; aux États-Unis et en Angleterre, les producteurs utilisaient beaucoup de machines. Nous, on arrivait de la culture hip-hop, où les compositeurs travaillent avec les samples, des boucles complètes, pas seulement de petits fragments sonores. Du coup, on a adapté cette méthode de composition propre au hip-hop pour en faire de la musique house. » Le « son filtré, qui est devenu la signature caricaturale », vient aussi du hip-hop : « C’était une manière de rendre le morceau vivant en jouant avec les fréquences, couper les hautes, les basses. On a simplement appliqué cette idée des filtres à nos échantillons, et sur le tempo plus rapide du house. À cet égard, notre son était vraiment un mélange des genres. »

L’année 1996 pourrait être considérée comme l’apogée de la production house française, avec la sortie de l’album Sacrebleu de Dimitri From Paris, des premiers singles de Thomas Bangalter sur l’étiquette Roulé, du mythique Pansoul de Motorbass et de Super Discount, une fausse compilation : les trois quarts des compositions sont de de Crécy (qui emprunte différents pseudonymes), avec quelques autres titres des collègues Alex Gopher, AIR et M. Learn. Arrivant l’année suivante avecHomework, le duo Daft Punk a consacré mondialement cette nouvelle génération de créateurs français.Dès lors, « la France a pu être considérée [internationalement] comme un endroit où on faisait de la bonne musique alors qu’avant, c’était impossible : un artiste français était tout de suite un peu ridicule — pour le reste du monde, j’entends. »

De Crécy n’a jamais cessé de se produire, en live et en DJ : deux autres volumes de Super Discount sont parus (le plus récent en 2015) ; depuis un an, il s’est consacré à une série de microalbums nommés After, qui, comme le titre le suggère, proposent un son plus électro et charnel, parfait pour les longues soirées en boîte de nuit. « J’oscille toujours entre les musiques qu’on peut écouter chez soi et les musiques de club. Ces temps-ci, c’est aux gens qui restent debout jusqu’à 5 h du matin que j’ai envie de parler » avec un son deep house/house progressif mélodieux, qu’il proposera au festival MEG.


Étienne de Crécy, à la SAT le 1er septembre, avec Fonkyson et Heidy P. Le festival MEG Montréal se déroule du 30 août au 2 septembre.