Ouri l’affranchie

À 25 ans seulement, Ourielle Auvé voit sa carrière prendre son envol ici, mais aussi à l’international.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À 25 ans seulement, Ourielle Auvé voit sa carrière prendre son envol ici, mais aussi à l’international.

« J’ai des problèmes organisationnels », avoue Ouri après qu’on lui eut confié avoir tenté à trois ou quatre reprises depuis un an de prendre rendez-vous avec elle pour une entrevue. Il lui faut un secrétaire, ça presse, parce que son automne s’annonce chargé.

Après sa participation comme DJ au Piknic Électronik/MUTEK dimanche, puis sa performance live au Festival de musique émergente d’Abitibi-Témiscamingue le 1er septembre, la compositrice électronique lancera un splendide nouvel EP, We Share Our Blood, et, plus tard cet automne, un album avec le jeune collectif Plaisir artificiel.

Ce n’est pas tout : elle accompagnera au violoncelle Pierre Kwenders durant sa performance au gala du prix Polaris, continuera de donner des concerts avec son projet en duo avec le producteur Mind Bath, « et travaillera sur de la musique de film et d’autres trucs comme ça », échappe-t-elle tout bonnement. À ce rythme, elle perdra vite le contrôle de son emploi du temps.

À 25 ans seulement, Ourielle Auvé voit présentement sa carrière prendre son envol, ici bien sûr, dans son pays d’adoption — « Je sais qu’il ne faut jamais dire jamais, mais jamais je ne retournerai vivre en France ! » assure-t-elle —, mais aussi à l’international.

Le chemin parcouru

C’est l’étiquette montréalaise Make it Rain qui lancera son nouvel EP le 28 septembre pour le marché local, mais la réputée Ghostly International (Matthew Dear, Tycho, Lusine, Moiré) qui assurera sa distribution dans le monde.

Le plus beau dans tout ça, c’est de mesurer le chemin parcouru depuis la sortie de son premier album, Superficial, en mai 2017. Sur le mode future garage, la compositrice impressionnait alors par sa maîtrise des codes de la bass music, ses grooves parfaitement calibrés, ses progressions harmoniques envoûtantes, « l’album a résonné je pense avec le public à Londres au Royaume-Uni », perçoit Ouri, même si ses compositions n’étaient pas encore particulièrement novatrices.

Avec ce We Share Our Blood à paraître, Ouri frappe dans le mille. Cinq titres, pas un de trop, entre R&B futuriste et techno charnelle très fortement inspirée du son underground britannique. Ouri chante aussi, découvre-t-on sur le premier extrait, Escape.

« Avant, je me sentais prisonnière de cette espèce de scène électronique, du rythme et de la basse et tout, je m’empêchais de chanter. Parce qu’à l’époque, on me disait que je devais mettre en avant l’étiquette « fille productrice » pour me démarquer, pour être spéciale. Aujourd’hui, je me suis affranchie de tout ça, j’en ai rien à foutre. Je chante depuis que je suis toute petite, je ne vois pas pourquoi je me priverais de ça parce qu’il faudrait uniquement faire de la musique instrumentale ou je ne sais quoi. »

Avant, je me sentais prisonnière de cette espèce de scène électronique, du rythme et de la basse et tout, je m’empêchais de chanter [...] Aujourd’hui, je me suis affranchie de tout ça, j’en ai rien à foutre.

Ce sera toute une carte de visite pour la musicienne arrivée ici à 16 ans pour étudier les sciences au Cégep du Vieux Montréal. « Mes parents auraient voulu que je poursuive des études scientifiques. Ma soeur est médecin, mon frère avocat, je m’enlignais pour quelque chose comme ça. Mais je suis musicale, c’est ma passion. C’est ce que je voulais faire. »

Blindée par sa formation classique — piano dès l’âge de cinq ans, puis la harpe et le violoncelle —, Ouri a passé toutes ses économies dans la lutherie électronique, puis tissé des liens avec d’autres compositeurs de la scène, dont VNCE des Dead Obies, qui lui a montré la composition assistée par ordinateur, et le producteur house CRi. Elle fait paraître un premier EP à compte d’auteur en 2015, puis VNCE la recrute pour la nouvelle étiquette Make it Rain, affiliée à Bonsound.

« On dirait qu’avant, ce n’était pas trop clair, le niveau d’intensité que je cherchais à atteindre avec ma musique, explique-t-elle. [Avec le nouvel EP] je voulais que ce soit plus intense. J’avais envie d’amener mon son vers quelque chose de plus précis, de plus direct, musicalement. J’en avais marre de faire des trucs complexes et expérimentaux, je voulais maintenant quelque chose de cadencé, de répétitif, pour que les gens comprennent tout de suite l’essence de la composition. De la musique concise », percutante, qui n’a rien perdu de ses qualités mélodiques. Déjà une réussite — et ce n’est encore qu’un début.