Pierre Lapointe, rockeur malpropre

Pierre Lapointe avec son groupe Les Beaux Sans-Cœur
Photo: John Londono Pierre Lapointe avec son groupe Les Beaux Sans-Cœur

Avez-vous déjà imaginé comment pouvait sonner Pierre Lapointe lorsqu’il chante fâché ?

Ça sonne comme la J’aime bien quand tu pleures : « Vas-y pleure, vas-y pleure / Je ne suis pas imbécile / Tu ne me feras pas pleurer », hurle-t-il dans ce brûlot quasi punk de 70 secondes, l’une des 11 nouvelles chansons de Ton corps est déjà froid, un ovni rock garage paraissant vendredi. Du cul, du sang, des viscères et « beaucoup de fun », éclaboussés sur ce disque-surprise exutoire enregistré avec ses quatre musiciens, Les Beaux Sans-Coeur.

On le sait prolifique, jamais à court d’idées, musicales ou conceptuelles. En 20 ans de carrière, Pierre Lapointe est même parvenu à nous habituer à l’improbable — rappelez-vous les concerts Mutantes (2008) ou Amour, délices et orgues (2017) présentés aux Francos de Montréal.

Or ça, les 32 fracassantes minutes de son huitième album studio (dont l’album de reprises Paris tristesse), on ne l’avait pas vu venir.

Pourtant, « je suis un enfant de Blur, de Pulp, des Ramones, un enfant de Bowie et de Violent Femmes », assure Pierre Lapointe, en racontant la genèse de cet album paraissant moins d’un an après le sophistiqué La science du coeur.

Ton corps est déjà froid a été composé en même temps que ce précédent album — ainsi qu’un troisième déjà terminé, complètement différent des deux autres, et qui arrivera sans doute lui aussi sans prévenir.

« J’écrivais des chansons, plein de chansons, et j’ai réalisé qu’elles appartenaient à trois projets différents », explique Lapointe, qui n’a eu besoin que de trois sessions de studio avec son complice de toujours, le réalisateur et multi-instrumentiste Philippe Brault, pour accoucher de ce monstrueux disque de chansons rock, trash et tendres à la fois, lubriques et sanguinaires, pour lequel un graphiste américain a conçu de petits GIF vicieux accompagnant chaque chanson.

« Le gars pleurait de rire de devoir dessiner pour une chanson sur la sodomie », lance Pierre Lapointe en rigolant.

Ton corps est déjà froid, un disque garage, défoulatoire et queer. « Quand j’ai commencé à écrire ce disque, je me suis dit : “C’est un film de John Waters”, réalisateur-culte des films Hairspray et Pink Flamingos. Avec le personnage qui se drogue, le gars qui vient de tromper son chum avec une femme, on ne sait plus si le personnage qui parle est gai ou pas, un gars ou une fille, triste ou désabusé… »

Anti-déprime

Comprenez : on est en rupture totale avec l’ambiance étudiée de La science du coeur. Ça casse l’image.

« Arriver avec un projet comme ça, totalement libre et totalement “Je m’en fous, on le fait pour le fun”, avec ce niveau d’écriture, ce genre d’énergie et ce genre de concept visuel, après tout ce que j’ai fait, les Français ne comprennent pas. Ça risque pour eux d’être plus une curiosité — un peu comme ici d’ailleurs », concède Lapointe, qui passera justement l’automne à Paris à bosser sur mille autres projets.

« Mais ça m’a fait du bien de faire Ton corps est déjà froid parce que le travail que j’ai fait avec David [François Moreau, compositeur français, collaborateur du précédent album] était très cérébral. Ça, j’appelle ça mon vomi de cerveau. »

Ça m’a fait du bien de faire Ton corps est déjà froid parce que le travail que j’ai fait avec David était très cérébral. Ça, j’appelle ça mon vomi de cerveau.

« J’étais assez déprimé [au moment d’écrire l’album], il y a maintenant trois ans. Je me suis parlé à moi-même pour me dire : la déprime, ça ne me ressemble pas du tout. Parce que j’ai toujours eu du plaisir à faire mon métier, à travailler avec des gens extraordinaires », comme ces Beaux Sans-Coeur — Brault, José Major, Nicolas Basque et Vincent Legault. Rien à voir avec la télé et la reconnaissance populaire qui vient avec elle, mais cette période de déprime coïncidait avec son rôle de juge à La voix.

« Brault m’a dit un jour : “Fais attention, parfois, lorsqu’on entre dans ce monde de vedettariat, il y a un risque de glissement [vers la variété].” J’ai retenu le conseil et me suis dit qu’en contrepartie, puisque je vais très à droite, côté télé, artistiquement je dois aller très à gauche. »

Mixé à l’ancienne

À gauche ? Jusque dans la voie de garage (excusez-la !), même. Toujours ancré dans la chanson, « parce que je ne pourrais pas faire autrement, avec un son entre Jacques Dutronc et Violent Femmes, on ne le savait pas trop. J’étais le premier surpris du résultat », enregistré le plus rapidement possible.

Mixé à l’ancienne, avec trois paires de mains sur la console, puis bénéficiant du travail de matriçage « le moins cher de l’histoire, à 30 $ la chanson, par un gars à Washington qui ne fait que ça, du mastering pour des groupes rock et garage ».

« T’as ri en l’écoutant ? On a ri en l’enregistrant aussi. J’espère que les gens riront aussi en découvrant ça », conclut Lapointe avec son sourire malicieux.

Pierre Lapointe et Les Beaux Sans-Coeur lanceront ce nouvel album en primeur au Festival de musique émergente d’Abitibi-Témiscamingue, puis donneront trois concerts au bar L’Esco, rue Saint-Denis, les 5, 6 et 7 septembre.