Le reggae électronique d’Equiknoxx à MUTEK

Il y a une dizaine d’années, Equiknoxx a commencé à faire son nom sur la scène dancehall, produisant notamment pour le groupe Ward 21 et les chanteurs Aidonia et Charlie Black.
Photo: Jik-Reuben Il y a une dizaine d’années, Equiknoxx a commencé à faire son nom sur la scène dancehall, produisant notamment pour le groupe Ward 21 et les chanteurs Aidonia et Charlie Black.

Les membres du collectif Equiknoxx sont dans une posture unique : alors que les plus populaires de leurs collègues jamaïcains font la tournée des nombreux festivals reggae d’Europe, eux se produisent devant des foules peu familières avec la musique dancehall. « Chez nous, personne ne comprend vraiment comment on est arrivés là, à jouer dans des événements de musique électronique qui se tiennent dans des salles étranges », avoue Gavsborg d’un ton amusé, se réjouissant de l’échange musical nord-sud auquel il contribue. Le festival MUTEK inaugurera ce soir sa 19e édition avec son dancehall avant-gardiste.

Gavin « Gavsborg » Blair rêvait de devenir rappeur ; il est plutôt devenu l’architecte d’une nouvelle vision de la musique populaire de son pays d’origine, une vision radicalement expérimentale, mystérieuse et singulière, ornée de bruits d’oiseaux (leur signature sonore !) et de rythmiques décalées qui a capté l’attention du duo britannique Demdike Stare. Ceux-ci ont d’abord édité une compilation des riddims instrumentaux d’Equiknoxx, Bird Sound Power, puis l’an dernier son premier album original, le fascinant Colon Man, qui témoigne du goût du risque de ces musiciens et de leur flair pour les atmosphères étranges, mais toujours ancrées dans la tradition jamaïcaine.

« Quelqu’un m’a dit un jour que notre album sonnait comme s’il avait été patenté dans la cour arrière d’une maison à Kingston. C’est fait main, home grown, et je crois que les gens reconnaissent ce travail d’artisan. Au fond, on est simplement des gars qui appuient sur des boutons jusqu’à ce que le résultat soit intéressant ! »

« À l’origine, je m’intéressais aux productions instrumentales hip-hop, raconte Blair, joint dans la capitale jamaïcaine. Lorsque tu découvres le hip-hop — ou n’importe quelle autre musique basée sur l’échantillonnage —, tu te mets ensuite sur la piste des sources de leurs compositions. Tout a commencé là : en remontant la source des samplings, je découvrais d’autres musiques, d’autres artistes, Kraftwerk, par exemple. À mon grand étonnement, la plupart de ces musiques auraient très bien pu être du dancehall, si seulement un chanteur ou un DJ [rappeur] jamaïcain mettait sa voix dessus. » Et avec raison : sans la musique populaire jamaïcaine, sa culture des sound systems et des DJ, pas de hip-hop. Le drum bass, le jungle, le grime et le garage anglais prennent tous racine dans le dancehall.

Pareil pour le techno et le house minimaliste allemand, fortement inspirés par l’approche des innovateurs du dub des années 1970. « Étrangement, ma récente découverte de la musique électronique m’a fait apprécier davantage le reggae », dit Gavsborg en évoquant le travail du vétéran compositeur allemand Mark Ernestus de Basic Channel/Rhythm Sound, fan fini de reggae. « Son travail, sa passion, son attitude me rappellent King Tubby », considéré comme l’inventeur du dub.

Le reggae et le dancehall ont façonné des pans de la musique populaire occidentale pendant des décennies ; c’est un juste retour des choses que les musiques électroniques et le rap finissent par teinter à leur tour la musique jamaïcaine, et celle d’Equiknoxx au premier chef.

Des musiciens sous influences

Fasciné autant par le travail d’Afrika Bambaata et de J Dilla que par celui des Jamaïcains Dave Kelly, réalisateur étoile du dancehall au tournant des années 2000, et du duo Stevie Clevie, architectes avec King Jammy de la révolution numérique du dancehall des années 1980, « je me suis mis à m’intéresser davantage à la composition ; je reconnaissais dans d’autres styles musicaux comme le hip-hop le même esprit volatile que celui du dancehall, le même genre de procédés ». Il y a une dizaine d’années, Equiknoxx (alors un duo, complété par Time Cow) a commencé à faire son nom sur la scène dancehall, produisant notamment pour le groupe Ward 21 et les chanteurs Aidonia et Charlie Black.

Puis vient l’affaire du daggering il y a six ou sept ans, une danse populaire acrobatique si suggestive qu’elle devint objet de scandale en Jamaïque, poussant les censeurs à scruter les chansons qui jouaient à la radio. « Ça a donné un choc à toute la scène. C’est à ce moment qu’on a changé notre approche, en nous fiant à notre feeling pour composer des instrumentaux à la manière d’un J Dilla, en prenant aussi nos distances avec les codes et les structures typiques du dancehall », avec le succès, inattendu, que l’on connaît aujourd’hui.

Un succès international

La récente reconnaissance internationale du travail d’Equiknoxx est remarquable à deux égards : simplement d’abord, leurs productions sont ingénieuses et hors de l’ordinaire. Ensuite, elles sont en totale contradiction avec le style des producteurs dancehall jamaïcains. « Nous sommes vraiment considérés comme des étrangers sur la scène musicale chez nous… mais c’est aussi pour ça qu’on fait appel à nos services ! C’est un plaisir d’imaginer qu’on puisse convaincre des amateurs de musiques électroniques de devenir fans de reggae — et l’inverse est aussi vrai : il n’y a pas si longtemps, il n’y avait aucune chance que j’écoute de la musique techno. Maintenant, après quelques années à fréquenter cette scène, je découvre. C’est un échange équitable : on donne notre musique, notre culture, et on reçoit en retour. Ça nous comble. »

Equiknoxx sera du programme Nocturne 1 mercredi soir à la SAT, avec Pierre Kwenders Moonshing, le Sud-Africain DJ Lag (gqom), Vigliensoni et Clap ! Clap !.

MUTEK : trois suggestions

Myriam Boucher, Play 3, 24 août, Monument-National – Studio Hydro-Québec

Non seulement pourra-t-on apprécier le travail de VJ de Myriam Boucher durant les deux premiers programmes Nocturne, ce soir et demain, mais en plus, la compositrice et artiste visuelle offrira la première représentation canadienne de son oeuvre Phases, « une pièce minimaliste hypnotique qui utilise le phasage comme thème et processus pour lier la musique et l'image », indique le programme.
 

RAMZi, Nocturne 3, 24 août, SAT

Désormais basée à Berlin, l’étrange compositrice montréalaise Phoebe Guillemot fait sa « musique environnementale » sans compromis : un insaisissable alliage de rythmiques empruntant autant au jazz qu’aux structures électroniques plus conventionnelles plongées dans des orchestrations bruyantes et richement imagées.

Acid Pauli/Acid Cohen, Nocturne 5, 26 août, SAT

Le vétéran de l’électro allemande Acid Pauli a exploré de nombreuses avenues musicales en vingt ans de carrière (notamment au sein du groupe krautrock Notwist), mais c’est pour ses productions house planantes et acidulées comme la somptueuse Nana (sur Pampa Records) qu’il a gagné notre coeur. Avant sa performance en DJ, il donnera un concert live inédit, construit à partir d’échantillons des enregistrements de Leonard Cohen!