Paix à l’âme d'Aretha Franklin, la reine de la soul

Aretha Franklin en spectacle à la Cathedral of St. John the Divine, le 7 novembre 2017 à New York
Photo: Dimitrios Kambouris Archives Getty Images / AFP Aretha Franklin en spectacle à la Cathedral of St. John the Divine, le 7 novembre 2017 à New York

Difficile de croire qu’Aretha Franklin a poussé son dernier souffle. Que l’âme de la « reine de la soul » a quitté son corps. Qu’elle s’est éteinte chez elle jeudi, près de Detroit, à 76 ans, paisible et entourée des siens, finalement vaincue par la maladie. Aretha morte ? C’est comme si une église s’écroulait, pas seulement la New Bethel Church que dirigeait son père, le révérend C. L. Franklin, l’église où elle grandit, mais l’église qu’était Aretha, quoi qu’elle chante. Aretha qui affirmait si puissamment la vie et la foi dans chaque note, Aretha qui avait le gospel dans la chambre d’écho de sa voix formidable, qu’il s’agisse de servir le blues, le rhythm and blues, le jazz, le rock, la musique pop. Aretha, quoi !

Aretha ! Aretha tout court. Celle que Janis Joplin appelait Aretha, celle qu’Amy Winehouse appelait Aretha, celle que les Julie Driscoll, Rhiannon Giddens, Tami Neilson, Rihanna, Janelle Monae et Beyoncé pleureront en l’appelant encore et toujours Aretha, ne répondra plus qu’à travers ses enregistrements et les films de ses performances. On repassera le métrage époustouflant de son passage à l’Olympia de Paris en 1968, avec les meilleures versions des Respect, Chain of Fools et Baby I Love You.

On fera tourner l’album Aretha Live at Fillmore West, de 1971, avec les 13 minutes de Spirit in the Dark.

On reverra le clip de sa version de Jumping Jack Flash, avec un Keith Richards très, très heureux. Et le clip de Freeway of Love, avec le regretté Clarence Clemons au saxo.

On jouera en boucle sa performance de l’hymne gospel My Country 'Tis of Thee à l’inauguration de Barack Obama en 2009. On aura la gorge serrée en la voyant, amaigrie, lors de sa dernière prestation devant public, le 7 novembre 2017, à l’occasion du gala de l’Elton John Aids Foundation.

On en témoignera, il y avait encore ces moments où sa voix soulevait les gens du plancher : ces cris libérateurs issus du gospel, on les aura chéris jusque dans ses spectacles moins impressionnants des dernières années.

On ne rappellera pas trop sa dernière présence en ville, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts (en 2014 dans le cadre du FIJM), où elle finit par lancer faux cils et perruque…

Je préfère de loin le moment où elle met le doigt sur le plexus de Matt « Guitar » Murphy et se met à chanter Think en plein snack-bar (et en pantoufles !) dans le film The Blues Brothers : c’est l’Aretha qui ne s’en laisse imposer par personne, la force de la nature. Pareillement impossible de penser à sa version de (You Make Me Feel Like) A Natural Woman, la chanson de Carole King, sans revoir la séquence du film The Big Chill. Oui, littéralement, le grand frisson.

Vers le sommet de la montagne

On aurait bien pu ne jamais les avoir, ces morceaux essentiels de son répertoire de la dernière moitié des années 1960, ni la suite. Elle avait beau être née Aretha Louise Franklin à Memphis, Tennessee, le 25 mars 1942 d’un ministre du culte et d’une pianiste accomplie (Barbara Siggers), elle avait beau avoir été bercée par les James Cleveland, Mahalia Jackson et Clara Ward, elle avait beau avoir côtoyé Sam Cooke au temps des Soul Stirrers, le chemin qui mène de fille de pasteur à reine de la soul ne fut pas aussi naturel qu’il y paraît. C’est souvent le destin des très grandes interprètes (pensons à Ginette Reno, chez nous) : quand on peut tout chanter, on nous fait chanter un peu tout.

C’est ainsi qu’Aretha Franklin, d’abord remarquée par le fameux découvreur John Hammond (qui visa juste de Dylan à Springsteen), se retrouva chanteuse jazzy-pop de cabaret chez Columbia, où on lui fit enregistrer, d’Unforgettable à Walk on By en passant par Misty, des chansons qui ne lui permettaient pas de donner sa pleine mesure.

Six ans passeront jusqu’à la signature chez Atlantic : c’est alors, et seulement alors, que le patron Jerry Wexler lui trouve le bon studio, les bons musiciens et des chansons d’amour nourries par le gospel : I Never Loved a Man (The Way I Love You), enregistrée à Muscle Shoals en Alabama, marque le véritable début d’une série de succès qui constituent, en parallèle aux disques sortis des studios Stax à Memphis, les pièces de résistance de la musique soul.

Rien que sur le premier album d’Aretha chez Atlantic, paru au début de 1967, il y a Baby I Love You et (You Make Me Feel Like) A Natural Woman. Elle est sacrée reine de la soul, et le restera. Tout ce qu’elle touche, dès lors, devient soulful, de l’Eleanor Rigby des Beatles à The Weight, titre emblématique du groupe The Band, du Bridge over Troubled Water de Simon et Garfunkel au Border Song (Holy Moses) d’Elton John. Au début des années 1970, elle est au sommet de son art d’interprète et, tel un Marvin Gaye, devient symbole vivant de la lutte pour l’affranchissement de la culture afro-américaine : les titres de ses albums Spirit in the Dark, Young et Gifted and Black, sont là-dessus éloquents et porteurs.

Revoyez la « reine de la soul » livrer Respect

 

 

La libératrice

Et ensuite ? Le répertoire est moins mémorable, mais la présence d’Aretha Franklin demeure incontournable, et entre les tournées, elle cumulera doctorats honorifiques, hommages et récompenses prestigieuses.

En plus de sa centaine de chansons qui se sont retrouvées, au fil des ans, au « Top 100  » du Billboard et de ses 18 trophées Grammy, elle est la première femme intronisée au Rock’n’Roll Hall of Fame, lauréate de la Presidential Medal of Freedom, et il existe déjà une rue à son nom, l’Aretha Franklin Way, à Detroit.

Mais Aretha Franklin aura surtout insufflé à quiconque l’a entendue chanter le désir impérieux de la liberté. Avec la recommandation d’y penser à deux fois avant de trahir sa propre vérité. « You better think (think) / Think about what you’re trying to do to me / Yeah, think (think, think) / Let your mind go, let yourself be free / Oh, freedom (freedom), freedom (freedom) // Oh, freedom, yeah, freedommmmmm ! »

Faites jouer la chanson, pour voir. Ni écran ni plafond de verre qui puissent résister à ça. Même si Aretha est partie, sa voix est encore et toujours la génératrice de l’âme des vivants.