Faire parler Mozart aujourd’hui

Chez Steier, l’action se situe au XXe siècle, entre les deux guerres, dans une famille bourgeoise de Vienne. Celle-ci se déploie à travers l’imaginaire de trois garçons auxquels le grand-père raconte une histoire aux accents circassiens.
Photo: Barbara Gindl Agence France-Presse Chez Steier, l’action se situe au XXe siècle, entre les deux guerres, dans une famille bourgeoise de Vienne. Celle-ci se déploie à travers l’imaginaire de trois garçons auxquels le grand-père raconte une histoire aux accents circassiens.

Comment un opéra composé en 1791 peut-il nous concerner et nous toucher aujourd’hui ? Le message musical étant immuable, seuls les scénographes et les metteurs en scène peuvent le mettre au diapason de leur époque. La flûte enchantée de Mozart est, ces temps-ci, un sujet brûlant. Faut-il clouer Mozart et son librettiste Schikaneder au pilori pour misogynie et racisme ou, au contraire, se servir de leur œuvre pour dénoncer les travers de notre temps ?

Photo: Louise Leblanc Chez Lepage, la modernité s’inscrit jusque dans les costumes: brillants chez les initiés, mats chez les humains «normaux».

Jetons un œil sur trois passages du livret de La flûte enchantée : « Les femmes agissent peu mais parlent beaucoup » ; « Sans un homme, une femme tend à outrepasser ses limites » ou, s’agissant du serviteur noir Monostatos : « Toute la création connaît les joies de l’amour […] et moi seul, je fuirais l’amour parce qu’un homme noir est laid ! Ne m’a-t-on pas donné un cœur ? » peut-on lire dans la traduction d’Arlette de Grouchy des disques EMI.

Magie, guerre ou bulldozer

Lors du magique spectacle de Robert Lepage à Québec, on a senti quelques murmures réprobateurs sur la tirade « une femme tend à outrepasser ses limites ». Le metteur en scène glissait dessus, comme la majorité de ses collègues.

Quelques jours auparavant, les metteurs en scène québécois à la carrière internationale florissante André Barbe et Renaud Doucet annonçaient sur les réseaux sociaux qu’ils étaient eux aussi plongés dans la préparation de La flûte enchantée en vue de l’édition 2019 du prestigieux Festival de Glyndebourne. Renaud Doucet, après avoir refusé de nombreuses propositions de monter La flûte dans le passé, s’exprimait dans les termes suivants : « Maintenant que nous avons trouvé un moyen / des solutions pour confronter de manière positive et sincère le sexisme et le racisme inclus dans la partition, nous apprécions vraiment chaque moment de cette préparation. »

 


Au même moment, le Festival de Salzbourg 2018 renouait avec cet opéra emblématique lors de son ouverture officielle du 27 juillet en présence du président de la république autrichienne et de plusieurs dignitaires européens. Dans cette nouvelle production diffusée sur les écrans européens samedi dernier, la metteure en scène américaine d’origine autrichienne Lydia Steier situe l’action au XXe siècle entre les deux guerres dans une famille bourgeoise de Vienne.

L’action est vue dans l’imaginaire des trois garçons auxquels le grand-père (Klaus Maria Brandauer) raconte une histoire. Tamino est un soldat, Papageno, un boucher qui capture des dindes, Pamina, une artiste de cirque et Sarastro, le directeur de ce dernier. Petit à petit, la réalité des adultes s’impose aux enfants : lors de la dernière épreuve, la Seconde Guerre mondiale est clairement évoquée par le bruit d’un bombardement aérien. « Petit » problème : les messages de Mozart semblent s’éclipser derrière cette nouvelle façade.

Photo: Alfredo Tabocchini / Macerata Opera Festival Chez Vick, un bulldozer remplace carrément le dragon de la fable.

Mais l’actualisation peut être encore plus brutale, lorsque des metteurs en scène utilisent l’opéra à des fins de prises de position politiques. La flûte enchantée n’y échappe pas depuis le 17 juillet au Festival des Arènes de Macerata en Italie. Le réputé metteur en scène anglais Graham Vick y confronte les spectateurs à la nouvelle politique de leur pays en montrant par exemple un bulldozer rasant un camp de migrants. Selon The Telegraph,l’engin remplace le dragon de la fable. Le spectacle (en langue italienne, pour être bien compris de tous) a instantanément fait polémique, les politiciens au pouvoir criant à la provocation. Selon le Telegraph, les banques, Apple et l’Église catholique sont les cibles principales de ce spectacle.

De Lepage à Vick, quelle Flûte ?

Si, dans le temple mozartien qu’est Salzbourg, le festival en est réduit à tout triturer et à reconsidérer le cadre de La flûte enchantée (le texte lu par Klaus Maria Brandauer va, au début de l’acte II, jusqu’à citer Le marchand de Venise de Shakespeare !), on se dit que la démarche de Robert Lepage — être novateur dans le respect de l’œuvre sans en dénaturer le cadre — est, au fond, la plus complexe et la plus courageuse.

 


Même si le spectacle du metteur en scène québécois n’est pas encore totalement accompli, l’émerveillement qu’il suscite est assurément en phase avec l’esprit de Mozart et incommensurablement supérieur aux relectures récentes, plus ou moins polémiques. Comme pour le Ring de Wagner, un respect foncier mais profond dicte sa démarche. La modernité se niche dans de fines astuces, l’utilisation savante des éclairages et l’audace des costumes, qui ajoutent une couche de signification, puisque ceux des initiés, brillants et dorés, reflètent la lumière, alors que ceux des humains « normaux » sont mats et l’absorbent.

S’attaquer aux questions de misogynie et de racisme à plus de deux siècles d’écart va demander au tandem Barbe et Doucet beaucoup de doigté quant à la perspective, puisque même un siècle après Mozart les esprits les plus éclairés en étaient encore à vanter très sincèrement les vertus de la colonisation et que, s’agissant de la franc-maçonnerie, cadre dans lequel sont prononcées des phrases discutables à notre époque, nombre de loges ont longtemps entériné ces préceptes et exclu les femmes. Les sociétés évoluent vite. Regardons la nôtre entre 1950 et aujourd’hui !

Vigilance

Il ne faut jamais fermer le champ aux relectures scéniques qui peuvent être des révélations. Par contre, deux règles d’or s’imposent.

Il faut que la relecture se tienne : le spectateur n’est pas un comptable véreux mettant en banque les idées qui fonctionnent et fermant les yeux sur une somme d’improbabilités comme dans le Don Giovanni de Dmitri Tcherniakov à Aix-en-Provence (CDV Bel Air).

 


Enfin, il faut faire très attention au risque du regard neuf à tout prix. Cette réflexion  vient de la rencontre avec une Flûte enchantée vide de contenu, mais graphiquement stimulante pour l’œil, créée en 2012 à l’Opéra comique de Berlin. Danger : l’originalité de sa réalisation visuelle l’amène à tourner en Amérique du Nord après avoir été vue à Berlin, Paris ou Édimbourg. Voici donc le début d’une entrevue de la metteure en scène Suzanne Andrade donnée à la télévision allemande sur sa démarche : « Je n’avais ni entendu ni vu La flûte enchantée auparavant. Alors j’ai tapé “Magic Flute” sur Google et YouTube et je me suis dit : “C’est quoi, ça ?” Rien qu’à voir le Papageno avec son costume à plumes ! Qu’est-ce qu’on allait faire avec ça ? La musique est belle, mais ne nous leurrons pas, l’histoire a été montée en un après-midi. Ramenée à l’essentiel, c’est une love story » !

La mise en scène pour adeptes de Wikipédia, Google et YouTube ? Pas évident que Mozart, au nom de la modernité, soit toujours entre de bonnes mains. La vigilance est plus que jamais de mise.