Mozart, Lepage et la vision de l’âme

Lyne Fortin, Megan Latham et Allyson MacHardy
Photo: Louise Leblanc Lyne Fortin, Megan Latham et Allyson MacHardy

Si le théâtre ne veut plus de Robert Lepage, l’opéra en redemande ! C’est une longue ovation debout qui a salué la seule évocation du nom du metteur en scène par Pierre Goulet, président du conseil d’administration de l’Opéra de Québec, avant le début de la première de La flûte enchantée. « J’étais dans un bureau, à l’arrière-scène, en entendant tout ce bruit j’ai cru que vous veniez d’annoncer une subvention ! » s’est amusé Robert Lepage en aparté lors de la réception suivant le juste triomphe de son nouveau spectacle.

Magie immédiate

Comme toutes les grandes mises en scène de La flûte enchantée, celle de Robert Lepage fonctionne à plusieurs niveaux. Elle est tout d’abord un émerveillement visuel. Un décor dépouillé est habillé par la lumière, qui dessine des constellations dans le ciel, configure des temples virtuels et trace des échiquiers sur le sol.

À cela s’ajoute la magie. Zauberflöte, en allemand, c’est « flûte magique ». Cette magie c’est le black art, un art ancien dans lequel la différence entre plans lumineux et plans obscurs permet de donner l’illusion de l’apparition et de la disparition instantanée de choses et de personnages. La technique est magnifiquement maîtrisée et les éclairages de Simon Wilkinson concourent au miracle. Avec le black art, Papageno manie des filets et capture des oiseaux et lorsque Tamino contemple le portait de Pamina, elle surgit du cadre au sens propre.

Dernier élément de cette magie immédiate : les costumes de Kym Barrett, hallucinants, notamment ceux de la Reine de la nuit et des membres du culte d’Isis et Osiris.

S’y ajoute un travail de mise en scène, souvent très drôle autour des personnages de Monostatos et Papageno et parfois onirique, comme dans l’épreuve du feu et de l’eau de Pamina et Tamino.

Philosophie durable

Si le black art est le moyen de créer le théâtre, si le fond de la scène est un ciel noir constellé d’étoiles, ce n’est pas un hasard. Les ténèbres et la lumière ; ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas : là est le fond de l’affaire. Car la Flûte de Lepage est puissamment maçonnique. Même si l’essor de la franc-maçonnerie date du XVIIIe siècle, le mouvement a voulu surajouter, pour habiller ses rituels initiatiques, une origine légendaire symbolique remontant à l’Égypte ancienne. C’est ainsi que Sarastro et ses adeptes dans La flûte enchantée célèbrent Isis et Osiris. Robert Lepage et son costumier se plongent avidement dans ce filon, jusqu’à faire arriver Sarastro en char tiré par des lions à yeux verts.

Un œil, à mi-chemin entre le symbole maçonnique et l’œil oudjat, symbole de la victoire du bien sur le mal, orne le vêtement du grand prêtre, un compas géant manipulé par les enfants fait tomber des mains de Pamina (afin de lui ouvrir les yeux) le couteau avec lequel elle voulait se donner la mort — compas qui, ensuite, trace un cercle et aligne les étoiles dans le ciel.

Cercles (symbolique infiniment plus puissante ici que le triangle), pavé mosaïque, globe de lumière qui tourne comme un fil à plomb autour de l’assemblée des initiés : Robert Lepage a pris très au sérieux l’engagement maçonnique de Mozart et de son librettiste Schikaneder.

Plus le spectacle avance, plus il devient clair que la quête de Lepage dans La flûte enchantée accompagne celle de Sarastro : la vision de l’âme des protagonistes englobée dans une grande réflexion sur l’envie de s’élever (de sortir de la noirceur et des superstitions) et sur l’introspection et le travail nécessaire à cette élévation.

Étranges ratés et distribution

Photo: Louise Leblanc Frédéric Antoun

Même si le spectacle est hors du commun, tout n’y est pas parfait (et pas prêt pour New York). La scène où Tamino charme les animaux sauvages, en panne d’idées, est très décevante, car les animaux sauvages sont remplacés par quelques paires d’yeux lumineux. Les apparitions initiales de Papagena, sous une sorte de tchador, sont indéchiffrables, surtout que le dialogue a été mutilé (on supprime le quiproquo entre 18 ans et 80 ans et on ne comprend alors pas pourquoi Papageno l’appelle « la vieille »). La scène de la réunion de Tamino et Pamina avant l’entrée au temple, avec des sortes de DEL qui s’allument en fonction du positionnement des personnages, semble avoir moyennement fonctionné. L’initiation de Papageno et Papagena au même titre que Tamino et Pamina dans le tableau final (alors que Papageno en avait été clairement exclu par un prêtre auparavant et que Schikaneder ne les mentionne pas dans le livret) est totalement incompréhensible.

Petit détail plus polémique, l’œil germanophone avisé notera une étrange pudeur dans la tentative de viol de Pamina par Monostatos. Le livret dit : « Dois-je renoncer à l’amour ? Est-ce parce qu’être noir est haïssable ? N’ai-je pas le cœur d’un homme ? » Dans les surtitres projetés, « noir » a été traduit par « serviteur ». Allez comprendre !

Du point de vue musical, le plateau est dominé par Frédéric Antoun (Tamino) et Gordon Bintner (Papageno). Le développement vocal de Bintner, en troupe à Francfort, est renversant. John Relyea a les moyens de Sarastro, mais il n’est pas Allemand et cela s’entend, alors qu’Antoun et Bintner ne le sont pas et cela ne s’entend pas. Excellents Monostatos d’Éric Thériault, Sprecher de Neil Craighead, Dames (Lyne Fortin, Megan Latham, et Allyson MacHardy), Papagena de Pascale Beaudin et jeunes esprits (Gabrielle Lapointe, Marie Louise Duguay et Clara Magnan Bossé). Par contre, je n’ai aucune affinité avec le timbre froid de Simone Osborne en Pamina. Quant à Audrey Luna, mieux vaut jeter un voile pudique sur sa piteuse prestation de mardi. Thomas Rösner dirige avec une conscience baroque, assez peu de chaleur, mais la nécessaire efficacité.

La flûte enchantée

Opéra de Wolfgang Amadeus Mozart. John Relyea (Sarastro), Andrey Luna (Reine de la nuit), Frédéric Antoun (Tamino), Simone Osborne (Pamina), Gordon Bintner (Papageno), Pascale Beaudin (Papagena), Lyne Fortin, Megan Latham, et Allyson MacHardy (les trois dames), Éric Thériault (Monostatos), Neil Craighead (Sprecher), Chœur de l’Opéra de Québec, Orchestre symphonique de Québec, Thomas Rösner. Mise en scène : Robert Lepage, assisté de Sybille Wilson. Décors : Jamie Harrison. Costumes : Kym Barrett. Éclairages : Simon Wilkinson. Direction de création : Steve Blanchet. Présentation du Festival d’opéra de Québec, créée en collaboration avec Ex Machina. Grand Théâtre de Québec, mardi 31 juillet 2018. Reprises jeudi, samedi et lundi.

La flûte enchantée

Opéra de Wolfgang Amadeus Mozart. John Relyea (Sarastro), Audrey Luna (Reine de la nuit), Frédéric Antoun (Tamino), Simone Osborne (Pamina), Gordon Bintner (Papageno), Pascale Beaudin (Papagena), Lyne Fortin, Megan Latham, et Allyson MacHardy (les trois dames), Éric Thériault (Monostatos), Neil Craighead (Sprecher), Choeur de l’Opéra de Québec, Orchestre symphonique de Québec, Thomas Rösner. Mise en scène : Robert Lepage, assisté de Sybille Wilson. Décors : Jamie Harrison. Costumes : Kym Barrett. Éclairages : Simon Wilkinson. Direction de création : Steve Blanchet. Présentation du Festival d’opéra de Québec, créée en collaboration avec Ex Machina. Grand Théâtre de Québec, mardi 31 juillet 2018. Reprises jeudi, samedi et lundi.