Billie Eilish, la terreur adolescente

La chanteuse américaine Billie Eilish serait un peu la réponse américaine à Lorde.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La chanteuse américaine Billie Eilish serait un peu la réponse américaine à Lorde.

Seize ans seulement, et déjà le monde à ses pieds. Enfin, du monde à genoux ou assis, cordé en longue file sur le trottoir six heures avant l’ouverture des portes du Théâtre Corona, où l’auteure, compositrice et interprète californienne Billie Eilish donnait son premier concert montréalais, le 27 mars dernier. Un public à son image, toutes des adolescentes qui se sont reconnues dans sa voix assurée, son attitude taciturne et ses yeux gris dès l’apparition de Ocean Eyes dans les palmarès en 2016 — faites le compte, elle n’avait alors que quatorze ans !

« Comment je fais pour rester cool face à tout ce qui m’arrive ? Je fais de mon mieux », échappe Billie Eilish, assise là à côté de nous, sur un siège du balcon du Corona, en ce mardi de mars maussade. « Je n’ai aucune foutue idée de comment faire pour rester cool dans une situation comme ça. Tu sais, je ne peux pas m’inscrire à un cours pour apprendre à vivre ça. Plein de gens travaillent fort pour avoir du succès. Ça arrive rarement… and somehow, I’m fuckin’ here, à Montréal, pour la première fois de ma vie », et pour une seconde samedi, 20 h 20, sur la scène de la Vallée.

« Jamais je n’aurais pensé un jour donner un concert à Montréal, enchaîne-t-elle, et ce, simplement parce que je fais ce que j’aime dans la vie. Que des gens aiment mon travail, respectent ce que je fais, c’est énorme. » Nous nous sommes parlé il y a presque cinq mois, or les gens seraient encore plus nombreux à l’aimer : un communiqué de presse diffusé mardi matin évoque une tournée nord-américaine (vingt-quatre concerts en salle, plus les festivals, jusqu’en novembre) affichant déjà complet, ainsi qu’un milliard d’écoutes sur différentes plateformes de la poignée de chansons pour l’instant offertes.

Lorde américaine

De bonnes chansons pop, insistons. Billie Eilish serait un peu la réponse américaine à Lorde : précoce mais studieuse sous ses airs d’ado rebelle fan de hip-hop. Un flair pour les mots qui frappent, comme sur la chanson Bellyache, bondissant délire pop-folk psychopathe qui débute avec ces strophes : « Sittin’ all alone / Mouth full of gum / In the driveway / My friends aren’t far / In the back of my car / Lay their bodies… ». Une oreille pour les mélodies qui s’apprêtent bien à la pop électronique et aux rythmes rap. Une vraie voix, déjà, trompeuse de douceur.

Jamais je n’aurais pensé un jour donner un concert à Montréal, et ce, simplement parce que je fais ce que j’aime dans la vie. Que des gens aiment mon travail, respectent ce que je fais, c’est énorme.

Ça prend de tout pour faire un monde, mais lorsqu’on tombe sur les niaiseries trap de Bhad Bhabie, Floridienne de 15 ans plutôt invitée à ÎleSoniq le 11 août et qui joue la provoc facile sur les abrutissantes These Heaux et Hi Bich, on se réconforte en écoutant Don’t Smile at Me, le premier EP d’Eilish paru l’automne dernier chez Interscope. Son frère aîné (et coréalisateur) Finneas donne un coup de main à l’écriture. Chez les O’Connell (son vrai nom de famille), la musique est une affaire de famille ; papa et maman sont musiciens et acteurs, « mais ils ne m’ont pas ouvert les portes de l’industrie de la musique, insiste Billie. Ils m’ont plutôt donné l’amour pour la musique. Ma mère m’a montré comment on écrivait des chansons. Mon père m’a appris les rudiments du piano et du ukulélé. Quand j’ai réussi à comprendre un peu de tout ça, je leur ai dit de me laisser tranquille avec mes chansons ».

Malgré l’horaire chargé et la tournée qui s’étire depuis le début de l’année — elle bénéficie de l’école à la maison, avec des enseignants qui la retrouvent parfois en tournée —, Eilish a su trouver l’inspiration pour boucler ce premier album attendu d’ici la fin de l’année, puis enregistrer une efficace collaboration avec le chanteur R&B Khalid (Lovely, parue en avril dernier). Il y a deux semaines, elle lançait un vidéoclip pour sa chanson Hostage, coréalisé par le Belge Stromae.

Un autre langage

« Quand j’ai commencé à écrire des chansons à 11 ans, j’écrivais simplement les trucs qui me passaient par la tête et que je ne savais pas comment exprimer autrement, poursuit-elle. Tu sais comme parfois tu cherches le bon mot, mais il ne vient pas ? La musique, pour moi, me servait de vocabulaire alternatif à ce que je ressentais… »

Mais encore : qu’est-ce qu’une jeune fille de onze ans avait de si urgent, de si nécessaire à dire à travers ses chansons ? « Personne ne semble se souvenir de ce que c’était, avoir onze ans — pas toujours simple, réplique-t-elle. Personne ne se souvient d’avoir été un jeune humain, c’est quelque chose de terrifiant, oh my God ! Puis, quand j’avais 12 et 13 ans, j’étais terrorisée par tout ce que je n’avais pas encore appris. Tu vois, j’ai seize ans aujourd’hui, pourtant on me demande encore si j’ai assez vécu pour pouvoir écrire des chansons. » Et juste là, en ce moment, on ressent comme un petit coup de vieux…

« Ah, stop it ! You’re cool… ». Merci, Billie.