Debussy toujours vivant et rajeuni

Dans cette version, Samantha Louis-Jean a offert une interprétation foudroyante de Mélisande, et Marc Boucher a incarné un Golaud tout en intériorité.
Photo: Louise Leblanc Dans cette version, Samantha Louis-Jean a offert une interprétation foudroyante de Mélisande, et Marc Boucher a incarné un Golaud tout en intériorité.

Exemple probant de collaboration fructueuse entre trois organismes, le Festival Classica, le Festival d’opéra de Québec et l’Orchestre de la Francophonie, cette soirée qui permettait de souligner le centenaire de la mort de Debussy, notoirement oublié par d’autres festivals, s’est avérée d’une éthique musicale exemplaire, unissant pour le meilleur le talent québécois et français, la jeunesse et l’expérience.

À ce titre, le concert aurait mérité un Palais Montcalm rempli, mais Pelléas et Mélisande reste difficile à vendre, de même qu’un certain public reste réfractaire à la proposition d’opéra en concert.

Une Mélisande hallucinée

La problématique principale du concert de dimanche fut celle du positionnement sur scène. L’orchestre occupant l’espace, les chanteurs allaient et venaient dans le quart droit du plateau où ils restaient pour chanter. La circulation était bien réglée, mais sur le plan acoustique, le champ axial était laissé trop libre à l’orchestre.

Sans parler de la question de la localisation non naturelle des sources sonores : la balance, très délicate à équilibrer, était défavorable aux voix, surtout que Jean-Philippe Tremblay privilégie à bon escient une vision non « impressionniste » de Debussy, soignant flux, élans et contrastes plutôt que les micro-dosages de textures.

Pour affiner plus précisément le commentaire vocal, j’ai rééquilibré la balance à compter du 2e acte en allant m’asseoir à l’avant à droite de la salle. C’était voulu, car il était clair d’emblée que le chant était plus que prometteur et que Samantha Louis-Jean et Marc Boucher étaient en mission.

Samantha Louis-Jean incarne idéalement cette femme sortie de l’enfance, perdue et mystérieuse, insaisissable comme l’eau qui la symbolise et qui scintille enfin en voyant le soleil (Pelléas), mais se replie ailleurs en soupirs exsangues. Je ne sais comment cette personnification hallucinée passerait sur une scène d’opéra. En version de concert ce fut foudroyant.

Idem pour Boucher, renversant les codes d’un Golaud d’une violence fruste et exaltée pour tout intérioriser, en un processus de destruction froid. Au-delà de la prosodie française du mélodiste, Boucher est aussi un chanteur d’opéra.

Après un 1er acte dans lequel il n’a pas osé les ambitus dynamiques, Guillaume Andrieu a montré qu’il est l’un des grands Pelléas du moment, d’une parfaite et rare juvénilité. La distribution était complétée par l’Arkel noble et très digne de Frédéric Caton et l’Yniold d’une rare perfection de style et d’esprit de Rosalie Lane Lépine. Par contre, il manque à Caroline Gélinas, qui chante fort bien, quelques années et des graves pour chanter Geneviève.

Une fois de plus, après la symphonie de Tchaïkovski aux Concerts populaires, le potentiel, le progrès et la palette de l’Orchestre de la Francophonie millésime 2018 étaient impressionnants par rapport à ce que nous avions entendu aux Francos lors du concert Mathieu à la mi-juin.

Dans l’ensemble donc, malgré les déséquilibres, la force des incarnations, les partis pris interprétatifs et conceptuels faisaient de cette présentation en concert de Pelléas et Mélisande une expérience émotionnelle et intellectuelle nettement plus édifiante que le même exercice ouvrant la saison de l’OSM en 2015.

Festival d’opéra de Québec

Debussy : Pelléas et Mélisande (version de concert). Guillaume Andrieu (Pelléas), Samantha Louis-Jean (Mélisande), Marc Boucher (Golaud), Frédéric Caton (Arkel), Caroline Gélinas (Geneviève), Rosalie Lane Lépine (Yniold), Martin Dagenais (médecin), Orchestre de la Francophonie, Jean-Philippe Tremblay. Palais Montcalm, dimanche 29 juillet 2018.